Gérard Horny – Édité par Émile Vaizand – 22 mai 2026 à 6h55
Le premier sommet du club des grands pays industrialisés, le G6 (qui ne devait devenir le G7 que l'année suivante avec l'arrivée du Canada), s'était tenu en novembre 1975 au château de Rambouillet (Yvelines), deux ans après le premier choc pétrolier. Hasard du calendrier, le G7 se réunit cette année sous présidence française, alors que l'économie mondiale subit un nouveau choc pétrolier de grande ampleur. La réunion des chefs d'État ou de gouvernement doit avoir lieu à Évian-les-Bains (Haute-Savoie), du 15 au 17 juin ; mais elle a été précédée d'une réunion des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales du groupe, à Bercy les lundi 18 et mardi 19 mai .
Deux différences fondamentales sont à noter entre les sommets de 1975 et celui de 2026. La première est la transformation profonde de l'économie mondiale en un demi-siècle. Au départ, le G7 était le club qui réunissait les grandes puissances économiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni): celles-ci représentaient ensemble environ les deux tiers du produit intérieur brut (PIB) mondial. Aujourd'hui, une véritable réunion des grandes puissances doit se faire dans le cadre du G20, qui inclut les mêmes, plus la Chine, l'Inde, la Russie, la Corée du Sud, l'Australie, etc. Le G7 ne représente guère plus que 30% de l' économie mondiale . L'évolution est telle qu'on en vient parfois à se demander si le G7 a encore une utilité.
La seconde différence est plus conjoncturelle. En 1975 et 1976, il s'agissait de faire face aux changements introduits dans le monde par le quadruplement du prix du pétrole en quelques mois après la guerre du Kippour d'octobre 1973, à la suite de l'embargo décidé par les pays exportateurs de pétrole et aussi d'essayer de remettre de l'ordre dans un système monétaire profondément perturbé par la chute du dollar et la hausse du mark allemand (à l'époque, ni l' Union européenne ni l' euro n'existaient, mais un «serpent monétaire européen» limitait les fluctuations entre les monnaies de la Communauté économique européenne).
Aujourd'hui, on est de nouveau en plein choc pétrolier, mais celui-ci a été provoqué par un des membres du G7, en l'occurrence les États-Unis de Donald Trump et leur guerre inconsidérée en Iran . Quant à la remise en ordre qui s'impose, elle concerne les échanges internationaux avec un déficit très élevé de la balance courante des États-Unis et un excédent chinois qui ne cesse de s'accroître. Et, là encore, on se trouve face à un gros problème avec les États-Unis: la méthode employée par Donald Trump pour rétablir l'équilibre commercial de son pays – par le biais des droits de douane – s'avère particulièrement catastrophique pour tout le monde.
Pour mettre au point des thérapies jugées acceptables par tous, il fallait d'abord un diagnostic commun. Cette tâche délicate a été confiée à quatre économistes de renom: un Chinois (Chong-En Bai, professeur à l'université Tsinghua de Pékin), une Française (Hélène Rey, professeure à la London Business School), un Allemand (Axel Weber, ancien président de la Banque fédérale allemande) et une Indo-Américaine (Gita Gopinath, ancienne chef économiste et directrice générale adjointe du Fonds monétaire international), qui se sont montrés fins diplomates et ont remis à Emmanuel Macron un rapport remarquablement équilibré, le 30 mars.
Ce quatuor d'experts conclut notamment que «la réduction des déséquilibres mondiaux excessifs exige la prise de mesures macroéconomiques en simultané dans les principales économies» . Personne n'est montré du doigt, chacun a une tâche à effectuer dans l'intérêt de tous…
La description de la situation présente est incontestable. Il est exact que «le déficit de la balance courante aux États-Unis a atteint 4,6% du PIB au premier semestre 2025, soit son niveau le plus élevé depuis son précédent pic en 2006, à la veille de la grande crise financière» . Il est tout aussi exact que, «en 2024, l'excédent courant de la Chine avoisinait les 2,3% de son PIB et il a continué de progresser pour atteindre 3,5% du PIB entre le premier et le troisième trimestre de l'année 2025» . Quant à l'Union européenne (UE), les quatre économistes sont bien obligés de reconnaître que ce n'est pas elle qui contribue le plus à la croissance des déséquilibres, son excédent courant s'étant au contraire réduit de 3% du PIB à 2% entre le premier trimestre 2024 et le premier trimestre 2025.
Il n'empêche que, pour ne pas avoir l'air de prendre parti pour l'une ou l'autre des grandes puissances, le quatuor d'économistes demande à l'Europe d'agir aussi. L'UE «peut augmenter son potentiel de croissance en mettant en œuvre en priorité» les recommandations du rapport Draghi sur «l'avenir de la compétitivité européenne» , remis à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en septembre 2024, «visant à approfondir l'intégration des marchés de biens, de services et de capitaux» .
Les efforts les plus importants devraient toutefois être accomplis par les deux autres grandes puissances économiques. La Chine devrait faire ce qu'elle dit, c'est-à-dire moins compter sur la progression de ses exportations et s'appuyer davantage sur sa demande intérieure. Pour cela, les autorités chinoises «devront soutenir la santé et l'éducation, mais aussi renforcer les filets de sécurité sociale pour les ménages» . Mais cela ne se discute pas dans le G7.
En revanche, la politique économique des États-Unis aurait dû être au cœur des discussions du G7. Et là, les sujets d'inquiétude ne manquent pas. Comme le constatent les quatre économistes dans leur rapport, «la dette publique américaine s'élève à environ 120% du PIB et devrait continuer d'augmenter pour atteindre près de 140% du PIB d'ici à 2031, les déficits budgétaires demeurant élevés» . Au passage, dans leur analyse , il est noté aussi que «les tarifs douaniers présentent un effet très limité sur les déséquilibres accumulés pour le pays qui les impose» , ce qui signifie, à lire entre les lignes, que la politique états-unienne en la matière a perturbé et continue de perturber les échanges internationaux pour un résultat bien mince.
Et, autre sujet d'inquiétude, la folle course à l' intelligence artificielle (IA) dans laquelle se sont lancées les grandes firmes états-uniennes a attiré d'énormes flux de capitaux vers les marchés boursiers américains et les établissements financiers non bancaires. En cas de retombée du soufflé, des perturbations ayant des retombées mondiales seraient à craindre.
De fait, cela fait déjà longtemps que des économistes s'inquiètent des risques pris par les fonds de gestion qui prêtent directement et massivement aux entreprises. Des investisseurs qui ont voulu récupérer les capitaux investis dans ces fonds avant que ne se produise un accident se sont heurtés à des résistances, ce qui ne fait que renforcer les craintes. La menace d'une crise du crédit privé, dont les effets se feraient sentir sur tous les continents, ne peut être ignorée.
Il faut aussi noter que ce rapport sur les déséquilibres mondiaux a été bouclé peu après le début de la guerre déclarée à l'Iran par Israël et les États-Unis . Or, depuis le 28 février, le paysage économique a considérablement changé au bout de près de trois mois de conflit. La première conséquence en est le renchérissement de l'énergie et une forte hausse de l'inflation qui n'épargne pratiquement aucun pays, même pas ceux, comme les États-Unis, qui sont de gros producteurs de pétrole et de gaz.
Donald Trump doit une partie de son succès électoral de 2024 à l'érosion du pouvoir d'achat subie par les ménages américains. Or, ses hausses des droits de douane ont eu pour effet de pousser vers le haut les prix à la consommation et sa guerre contre l'Iran a entraîné une flambée des prix des carburants et de l'ensemble des prix.
L'indice des prix à la consommation a augmenté de 0,9% aux États-Unis en mars 2026, puis encore de 0,6% en avril , ce qui a porté la hausse annuelle des prix à 3,8%, le plus élevé enregistré depuis 2023. 3,8%, c'est également la hausse des prix de l' énergie pour le seul mois d'avril. L'essence étant moins taxée aux États-Unis qu'en Europe, la hausse des prix des produits raffinés y pèse proportionnellement plus fortement dans les prix totaux. Quant aux prix à la production, ils ont progressé de 1,4% en avril , ce qui donne une hausse annuelle de 6%, la plus forte depuis plus de trois ans.
Ces chiffres ont provoqué une certaine émotion dans les milieux financiers et les taux d'intérêt sont repartis à la hausse. Alors que la Bourse américaine battait record sur record, semaine après semaine, elle a été fortement secouée pendant trois séances à partir du 15 mai. La morosité a gagné aussi les Bourses asiatiques, tandis que les Bourses européennes, déjà malmenées depuis le début des hostilités en Iran , sont restées sur la défensive.
L'évolution du marché obligataire est en effet préoccupante: aux États-Unis, le taux à 30 ans est monté autour de 5,2% , mardi 19 mai. Ce chiffre peut ne pas avoir une grande signification pour les non-spécialistes, mais les professionnels se rappellent qu'un niveau aussi élevé n'avait plus été atteint aux États-Unis depuis 2007 , juste avant la crise financière qui devait survenir l'année suivante.
Pour Donald Trump, c'est une très mauvaise nouvelle. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il n'a pas arrêté de harceler Jerome Powell, président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), pour qu'il se décide enfin à baisser les taux directeurs de la banque centrale. Mais «Monsieur trop tard» , cet «imbécile» , ce «crétin» , comme l'avait régulièrement qualifié le dirigeant républicain et qu'il avait lui-même nommé lors de son premier mandat en novembre 2017, a toujours refusé de céder aux injonctions présidentielles.
Jerome Powell a certes ramené l'objectif de taux sur les fonds fédéraux de 4,5% à 3,75% en trois fois entre septembre et décembre 2025, mais c'était trop peu. Il en aurait fallu beaucoup plus pour un président qui ne fait pas dans la nuance et pour qui la notion même d'indépendance des banques centrales n'a aucune signification. Le futur ex-président de la Fed est arrivé à l'échéance de son mandat le 15 mai. Son successeur, Kevin Warsh ( qui prêtera serment ce vendredi 22 mai à la Maison-Blanche ), doit présider sa première réunion de politique monétaire les 16 et 17 juin prochains. Mais Donald Trump risque une fois de plus d'être fortement déçu.
«États-Unis: Kevin Warsh confirmé à la tête de la Fed», France 24, 14 mai 2026.
On voit mal le nouveau président de la Fed et ses collègues se prononcer en faveur d'une baisse des taux directeurs, en pleine période de résurgence de l'inflation, alors que la situation de l'économie américaine ne réclame pas un nouveau coup de pouce monétaire. Une banque centrale qui ne fait pas son travail correctement, c'est le meilleur moyen d'inquiéter les milieux financiers et de déclencher une nouvelle poussée de fièvre des taux d'intérêt à moyen et long termes. Sur les marchés financiers, on attend au contraire de la Réserve fédérale états-unienne qu'elle déclare très nettement qu'il n'est plus question de baisse des taux directeurs pour le moment.
L'Europe est évidemment affectée par ces événements. Les prix y repartent aussi à la hausse. En France, la hausse annuelle de l'indice des prix à la consommation s'est établie à 2,2% en avril , alors qu'elle était tombée à 0,3% en janvier. Et, surtout, la fermeture du détroit d'Ormuz n'a pas eu pour seule conséquence la hausse des prix du pétrole, de ses dérivés et du gaz; elle a eu un impact fort sur l'activité économique.
Avec une croissance nulle au premier trimestre et un taux de chômage qui est remonté à 8,1% (+0,2 point), soit son plus mauvais score depuis le premier trimestre 2021, la France est un des pays qui ont fléchi le plus rapidement. Mais même dans les pays qui semblent mieux rési…
