De Cannes à Ormuz, des plateaux de cinéma aux estrades électorales, Charles de Gaulle s’impose comme une présence fantôme mais omniprésente. Le héros du XXᵉ siècle devient matière politique recyclable à l’envi : chacun s’en empare, parfois pour le glorifier, souvent pour le reconfigurer, rarement pour le comprendre.
Le Général revient ! Au cinéma, avec La Bataille de Gaulle, le film fleuve d’Antonin Baudry qui va mettre les festivaliers de Cannes au garde à vous devant le héros national. On l’annonce aussi en version porte-avions dans le détroit d’Ormuz, ce qui énerve Téhéran. Et sur la scène politique intérieure, la signature étoilée gaulliste est partout. Tous les leaders de partis se coiffent de l’auguste képi pour lancer leur campagne pour la prochaine élection présidentielle.
Tous, y compris et d’abord ceux qui lui furent les plus hostiles. Jusqu’à souhaiter sa mort. Avant de le célébrer désormais. On se souviendra que nombre des fondateurs du Front national, désormais Rassemblement national, figuraient parmi les agents actifs de l’Organisation de l’armée secrète qui complotèrent l’assassinat de De Gaulle. Jean-Marie Le Pen en avait fait son ennemi numéro un. Or Marine Le Pen et Jordan Bardella ne cessent de triller la gloire du défenseur de la souveraineté nationale, oubliant, dans leur apparente conversion gaullienne, que l’on devait au fondateur de la V e République une Constitution qu’ils réfutent et une ouverture au monde qu’ils récusent.
Les autres porteurs de la croix de Lorraine n’en prennent souvent qu’une partie, parfois infime mais symbolique. Chacun fait échasse de son souvenir, tant l’impression de déclin est douloureusement ressentie et les leaders du jour rabougris. Le président de la République avait su relever au début de son premier septennat le drapeau du souverainisme, non seulement français, mais européen. Pourtant, l’impuissance politique et financière d’Emmanuel Macron a transformé les envolées lyrique s en gargarismes gaullo-gaullistes illusoires, même si elles sont plus nécessaires que jamais pour un grand corps national en souffrance.
Tous ont donc recours à de Gaulle. Même Jean-Luc Mélenchon, qui invoque avec ferveur les mânes du Général tout en prétendant construire « une VI e République plus démocratique ». Ça ne manque pas de sel, si l’on songe au fonctionnement despotique de la meute LFI. Les plus légitimes des héritiers politiques du premier président de la V e République devraient être les descendants du parti gaulliste, Les Républicains. Mais il se trouve que, depuis des années, ceux-là ont réduit le gaullisme en peau de chagrin habillée de pragmatisme. Edouard Philippe est issu de cette famille où l’on s’appelait du beau nom de compagnon et où l’on rêvait avec André Malraux d’un mouvement rassembleur, comme « le métro à 6 heures du soir ». Mais le populaire est parti dans l’abstention et les extrêmes. Il est vrai, à l’exception de Gérald Darmanin par intermittence et de Xavier Bertrand avec plus de constance, que l’héritage social du gaullisme a disparu.
Les Français, dans leur tête et leur cœur, ont gardé une place pour le Général qu’ils ont pourtant chassé du pouvoir. La mise en vente par ses héritiers de sang de sa demeure de La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises (Haute‑Marne), là où il s’est éteint dans une ultime réussite, passe pourtant largement inaperçue. Tout juste apprend-on qu’Emmanuel Macron suit la transaction de près et que le dossier est « complexe ». Comme l’était Charles de Gaulle. Comme l’est le gaullisme.
Nicolas Domenach est un journaliste politique qui a travaillé à la fois en presse écrite, au magazine Marianne dont il a été le directeur adjoint et à la télévision sur Canal + . Il est l'auteur de plusieurs enquêtes politiques dont Nicolas Sarkozy : Off (ed. Fayard, 2011) avec Maurice Szafran . Nicolas Domenach est éditorialiste au sein de la rédaction de Challenges depuis 2014.
