Vingt-cinq ans après la loi Taubira reconnaissant l'esclavage et la traite comme crimes contre l'humanité, Emmanuel Macron a esquissé un pas inédit sur la question sensible des réparations, lors d'une allocution jeudi 21 mai 2026. À un an de son départ de l'Élysée, le président français continue d'investir le terrain mémoriel, l'un des marqueurs de ses deux quinquennats, en soutenant aussi l'abrogation définitive du Code noir.
C'est un sujet mémoriel sensible, complexe, porté depuis longtemps par les sociétés civiles caribéennes et africaines : la question des « réparations » liées à l' esclavage et à la traite transatlantique. En France , Emmanuel Macron était attendu sur ce terrain. Il n'a pas annoncé de mesure concrète, mais il a clairement entrouvert la porte.
« Comment réparer un tel crime ? C'est une question qu'il ne faut pas refuser et sur laquelle il ne faut pas non plus faire de fausses promesses , a déclaré le chef de l'État. Nos nations sont traversées par des chagrins, individuels ou collectifs. La vraie reconnaissance et réparation, c'est d'accepter tous ensemble de porter ces grands chagrins de la France et de la République. »
C'est la première fois qu'un président français esquisse la possibilité d'ouvrir ce chapitre. L'intention est posée. Le mot même de « réparation » a été répété à plusieurs reprises. Mais Emmanuel Macron n'a pas précisé la forme que pourrait prendre ce chantier : réparation symbolique, économique, culturelle, scientifique ?
Sur la dette imposée par la France à Haïti après son indépendance en 1804, Emmanuel Macron a renvoyé la question à la commission mixte d'historiens, dont les conclusions sont attendues en décembre 2026. Cette commission vise à « établir les responsabilités de tous les acteurs, la réalité et les actes de réparation possible ».
Cette inflexion intervient deux mois seulement après une position française beaucoup plus prudente à l'Assemblée générale des Nations unies. Paris s'était abstenu, en mars, comme d'autres États occidentaux, sur une résolution portée notamment par le Ghana , appelant à une reconnaissance de l'esclavage et de la traite, qui aurait aussi ouvert la voie à des discussions sur les réparations, à la fois financières et symboliques.
La France avait été critiquée pour cette position, mais avait – comme d'autres États occidentaux – argué que la formulation du texte était problématique. La résolution qualifiait la traite et l'esclavage comme « les plus graves crimes contre l'humanité ». Or, Paris refuse d'établir une hiérarchie entre les atrocités de l'histoire.
Depuis, le travail diplomatique mené par l' Union africaine et les pays de la Communauté des Caraïbes semble avoir pesé. La visite du président ghanéen John Dramani Mahama , reçu début avril à l'Élysée, semble avoir joué. Emmanuel Macron l'a explicitement cité lors de son discours : « Avec mon ami John Mahama, nous avons décidé de lancer une commission scientifique internationale pour faire des recommandations très concrètes aux décideurs politiques. »
Emmanuel Macron a également apporté son soutien à l'abrogation définitive du Code noir . Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces édits royaux des XVIIe et XVIIIe siècles, qui ont réduit juridiquement des milliers d'hommes et de femmes esclavisés dans les colonies françaises au statut de biens meubles, n'ont jamais été formellement abrogés depuis l'abolition de l'esclavage.
Le Code noir ne produit plus d'effets juridiques. Mais pour Emmanuel Macron, son maintien dans l'ordre ancien du droit français constitue une « blessure symbolique ». « Le silence, voire l'indifférence que nous maintenons depuis près de deux siècles à l'égard de ce Code noir n'est pas un oubli, mais est devenu une forme d'offense », a-t-il déclaré. Le chef de l'État a donc plaidé pour son abrogation, « non pas pour l'effacer de notre histoire – les archives demeureront, les historiens continueront leur travail, les musées continueront de l'exposer – mais pour affirmer clairement que son maintien est une trahison de ce qu'est la République ».
Cette abrogation fait l'objet d'une proposition de loi portée par le député LIOT de Guadeloupe Max Mathiasin. Adoptée à l'unanimité en Commission des Lois de l'Assemblée nationale cette semaine, le texte doit être examiné jeudi prochain, le 28 mai, dans l'hémicycle, où il devrait être adopté.
En soutenant cette proposition, Emmanuel Macron s'inscrit dans cette séquence parlementaire, en cherchant toujours à ménager les sensibilités. La droite et l'extrême droite dénoncent régulièrement toute logique de « repentance ». La gauche juge souvent les discours et les gestes trop insuffisants. Sans viser des responsables politiques, Macron a estimé qu'il « n'y a pas d'identité française ni dans le déni, ni dans l'effacement (...) ni dans le repli exclusif de ces histoires ».
À un an de son départ de l'Élysée, c'est aussi une affaire d'héritage. Le bilan économique et social d'Emmanuel Macron reste fortement contesté. Sur le terrain mémoriel, en revanche, le président a beaucoup investi : travail sur la guerre d' Algérie , reconnaissance des responsabilités françaises au Rwanda , restitution de biens culturels spoliés pendant la colonisation, multiplication des commémorations et des panthéonisations... Des jalons qui se conjuguent, et autant d'occasions de faire des discours mémorables.
La mémoire est un terrain éminemment présidentiel. Il permet d'écrire et de réécrire un récit national, et pour un président, de tenter de marquer l'Histoire.
À écouter aussi Au Musée de Nantes, l’histoire de l’esclavage et de la traite se raconte avec les Africains
