Le parquet a requis 50 000 euros d’amende contre la députée et conseillère de Paris, prévenue de tentative d’escroquerie et du vol de deux chèques. La décision sera rendue le 8 juin.
De l’affaire qui amène la députée LFI Sophia Chikirou à la barre de la 13e chambre correctionnelle, et charrie derrière elle une nuée de journalistes, « on ne va pas prétendre que c’est l’affaire du siècle », c’est la procureure qui le dit. L’affaire ? Le vol de deux chèques et une « tentative d’escroquerie au préjudice du média Le Média », une « webtélé humaniste, progressiste, écologique et féministe », dit le script, dont celle qui n’est à l’époque que la conseillère en communication de Jean-Luc Mélenchon est à l’initiative.
Sophia Chikirou dirige les deux sociétés qui composent « Le Média », la SDPLM (société de production) et l’EDPLM (la société de journalistes). Elle possède aussi sa propre société de conseil en communication « Mediascop », qui vend des prestations au Média.
Après moins d’un an d’existence, les divergences sur la ligne éditoriale entraînent la démission de Sophia Chikirou de l’EDPLM, suite à une Assemblée générale (AG) qui en aurait décidé, et qui se serait tenue le 12 juillet. Sa démission de la SDPLM doit suivre plus tard.
Au tribunal, la prévenue explique que lors de cette AG, son départ a été acté à trois conditions qu’elle a posées : que les contrats précaires qui l’ont soutenue bénéficient d’un CDI ; que les CDI qui l’ont soutenue ne soient pas menacés pour leur soutien ; que la facture de Mediascop soit honorée. « J’ai même proposé un échéancier parce que je connaissais les difficultés financières du Media », ajoute-t-elle.
Cet échéancier a été rejeté par Gérard Miller, au cours d’une réunion très houleuse qui s’est déroulé dans « le bocal », un bureau entièrement vitré au centre de la rédaction. Sophia Chikirou est formelle : personne n’a pu manquer une miette de cette engueulade homérique. Alors, la présidente de Mediascop et toujours présidente du Média a décidé d’exiger la totalité de la facture d’un montant de 67 146, 46 euros émise au titre de « Mission lancement du Média », au bénéfice de Mediascop. C’est à ce moment-là qu’elle rédige deux chèques, soutient-elle, devant Miller et Stéphanie Hammou, également présente à la réunion.
Deux premiers chèques, correspondant à deux précédentes factures, sont encaissés sans encombre les 25 et 26 juillet. Le 27 juillet, elle rédige un courriel au banquier du Média pour lui demander une autorisation de découvert afin qu’il puisse procéder au virement de la somme due à Mediascop.
Le 27 juillet à 16 h 57, dit-elle, elle reçoit un SMS de Gérard Miller l’informant de sa révocation immédiate. « Je l’insulte, je le traite d’escroc. C’est extrêmement violent de recevoir ça par SMS », raconte la prévenue. En l’absence de partie civile et de témoin, la prévenue déroule son récit.
Si elle se rend à l’agence bancaire le 28 juillet, selon l’accusation, c’est pour obtenir le virement manu militari en usurpant la qualité de présidente qu’elle sait ne plus avoir. Faux, rétorque-t-elle, c’est pour « constituer un dossier » en vue d’attaquer Gérard Miller, dont elle estime qu’il a imité sa signature à plusieurs reprises.
Un écran descend alors du plafond de la salle d’audience subitement assombrie. On y projette des échanges de mail. Le premier est celui d’Hervé Jacquet, un proche de Sophia Chikirou, qui lui explique que Stéphanie Hammou est pressentie pour la remplacer, et qu’on va entériner sa révocation trois jours plus tard. C’est en tout cas ce qu’en comprend l’accusation, car les tournures sont évasives. « Moi, je ne comprends pas ça, et en plus personne n’est au courant de cette révocation », précise la prévenue. Un SMS de Stéphanie Hammou laisse penser qu’elle-même, le 26 juillet, ignorait qu’elle avait été nommée présidente.
Ce que l’avocat de Sophia Chikirou expliquera dans sa plaidoirie, c’est que la révocation de Sophia Chikirou avait été entérinée lors de l’AG du 13 juillet, mais que la passation devait se faire le 31 août, après le retour de vacances de Stéphanie Hammou. Mais en aucun cas avant les congés que tout le monde s’apprêtait à prendre.
Mais pour l’accusation, Sophia Chikirou est allée voir le banquier le samedi 28 juillet au matin, a fait une « usage impropre de la qualité de présidente qu’elle n’avait plus », dit la procureure. « Excusez-moi », rétorque la prévenue qui affiche invariablement un air serein, « mais le banquier a dit que le sujet n’a pas été abordé.
— Il dit beaucoup de choses, admet le président.
— Il dit beaucoup de conneries, ose l’avocat de la prévenue.
— N’oubliez pas que c’est le banquier de Gérard Miller ! » ajoute Sophia Chikirou.
Selon le parquet, Sophia Chikirou ne digérait pas son éviction, apprise le 24 et non le 27, et cite à l’appui des mails envoyés entre le 28 et le 30 juillet dans lesquels elle se prévaut de la qualité de présidente. « Le 31 juillet, vous semblez de nouveau contester la nomination, et que la seule personne qui peut passer les ordres de virements, c’est vous », attaque la parquetière. « Au moment où j’ai passé les ordres de virement, oui, j’étais la présidente », confirme la prévenue.
La suite ? Comprenant que le virement ne passerait pas, Sophia Chikirou serait passée à la rédaction en plein congé d’été pour y dérober les chèques qu’elle a, selon elle, rempli devant Miller et Hammou le 13 juillet. « Ils avaient besoin de déposer plainte pour vol pour faire opposition aux chèques », estime Sophia Chikirou. Ces chèques ne seront, de fait, jamais encaissés.
Dans son réquisitoire, qu’elle veut bref et mesuré, la procureure estime qu’il est clair que Sophia Chikirou savait qu’elle n’était plus présidente dès le 24 juillet. Le 27 juillet, elle ne pouvait plus ignorer qu’elle n’était plus présidente. « Lorsqu’elle se présente le lendemain en demandant que les virements soient de nouveau effectués, elle usurpe, quand elle conteste la qualité de présidente de Stéphanie Hammou », déclare-t-elle. Elle l’estime coupable des faits de tentative d’escroquerie et de vols.
Mais, ajoute-t-elle : « Vous prendrez en considération l’ancienneté des faits, la relative gravité, le fait que le litige ait été soldé et qu’il n’y ait pas de victime ». Elle demande 50 000 euros d’amende, dont 40 000 avec sursis. Elle demande également d’écarter l’inéligibilité de l’élue.
L’avocat de la défense plaide la relaxe sur tous les éléments mentionnés à l’audience. « Il y a une question à laquelle l’audience n’a pas permis de répondre. Pourquoi le parquet a ressorti de sa cave ce vieux dossier tout moisi ? » L’avocat évoque ces charges finalement abandonnées (l’infraction de travail dissimulé lui a été reprochée, ndlr) et accuse le parquet d’avoir divulgué des pans entiers du dossier à la presse (Sophia Chikirou cite volontiers Mediapart et Libération) afin de la salir, de fabriquer une coupable.
Le président a annoncé un délibéré au 8 juin, et c’est une Sophia Chikirou souriante qui s’est empressée de répondre aux interviews des journalistes massés à la sortie.
