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Pour Aristote, la « vie bonne » , l’ eudaimonia , ne relève ni du plaisir ni de la réussite individuelle isolée : elle suppose un cadre, une cité ordonnée, des conditions matérielles stables, une forme de reconnaissance sociale. Certaines conditions y sont non négociables : pouvoir travailler, transmettre, se projeter. Lorsqu’elles disparaissent, ce n’est pas seulement le niveau de vie qui s’effondre, c’est la dignité même de l’existence.
Or c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui. Ce qui se fissure dans nos sociétés n’est pas seulement la répartition des richesses : c’est la possibilité, pour une part croissante de la population, de mener une existence stable, lisible, digne, où l’effort a un sens, les règles une cohérence, et l’avenir une forme. La gauche a perdu le sens du peuple. Elle prétend corriger, compenser, redistribuer, sans parvenir à répondre à la question devenue centrale : qu’est-ce qu’une vie qui tient ?
Les classes moyennes sont au cœur de cette rupture. Non parce qu’elles seraient les plus pauvres, mais parce que la promesse d’une vie meilleure ne se réalise plus pour elles. Le travail demeure, mais il ne projette plus. Le logement est accessible, mais au prix d’un effort disproportionné. L’école est ouverte, mais elle ne corrige plus les déterminismes. La santé existe, mais son accès devient incertain. Rien ne s’effondre tout à fait. Mais tout se tend. A cette tension s’ajoute le sentiment d’abandon : des territoires où les services se retirent, d’un monde politique qui parle de ces réalités sans les habiter.
Ces phrases ne sont pas abstraites. Sandrine, 44 ans, agent de maîtrise dans un supermarché près de Clermont- Ferrand, gagne 2 400 euros net par mois. Elle élève seule deux enfants, rembourse 750 euros de crédit immobilier, et termine chaque mois à découvert. Sa maison, achetée 150 000 euros il y a neuf ans, en vaut 250 000 – « Je ne pourrais plus l’acheter ». La viande est passée à une fois tous les quinze jours. Au travail, les objectifs ont été relevés à un seuil « inatteignable, qu’on n’atteindra qu’en souffrance » – burn-out, accidents, un turnover qu’elle n’avait jamais vu. Son fils, qui voulait un lycée général, a été affecté en peinture-plâtrerie. Sa mère a passé la nuit sur un brancard aux urgences de Clermont. « On se sent invisibles pour les administrations, dit-elle simplement. Si j’appelle au secours, personne ne vient. Je n’ai plus d’espoir. » Nathalie, qui dirige un magasin à Laval, cumule deux emplois ; son mari, policier, en cumule deux lui aussi. Leur formule, plate, dit tout : « On ne gagne pas assez pour être aisés, trop pour les aides. » Florence, déléguée syndicale dans la Vienne, voit le car qui dessert sa commune se réduire à deux passages par jour. Toutes répètent : « On travaille, on paie, et on s’en sort à peine mieux que ceux qui ne bossent pas. »
Reportage Bloqués loin de l’emploi : « Chaque matin, je devais prendre quatre bus pour aller travailler. J’ai tenu un an et trois mois »
