Pierre Coudurier , Marc-Antoine Poletti – Édité par Émile Vaizand – 10 juin 2026 à 6h55
«On va le buter, ça fera un exemple pour les autres.» Après seize heures de négociations pour tenter de libérer son père, Alexis* reçoit ce message glaçant. Au bout du fil, les ravisseurs, déterminés à obtenir une rançon, font monter la pression. Une mécanique bien huilée. Dimanche 25 janvier 2026, au petit matin, un commando armé se présente devant son ancienne maison, à Voiron, en Isère. Leur cible: Alexis, détenteur de cryptomonnaies, qu'ils projettent d'enlever pour lui extorquer de l'argent. «Ils avaient trouvé l'adresse sur internet» , confie au téléphone le jeune développeur web, encore sous le choc. Mais lui n'y vit plus, contrairement à sa famille.
En l'absence de leur cible, les criminels frappent le père d'Alexis, âgé de 74 ans , et le jettent dans le coffre d'une voiture. Les malfrats roulent pendant près de trois heures jusqu'à une planque située dans l'arrière-cour d'un local associatif, près de Valence, dans la Drôme. Loin des regards indiscrets, les trois jeunes hommes âgés d'une vingtaine d'années, passent de longues heures à torturer leur victime afin d'obtenir une rançon. Comme si de rien n'était, les kidnappeurs se restaurent dans un bar attenant à la planque . Pour ces petites mains, l'ultraviolence semble devenue banale.
Souvent issus de la petite délinquance, ces exécutants reçoivent des consignes. Le commanditaire, lui, pilote les opérations à distance depuis le Maroc , à partir de la messagerie chiffrée Telegram. Il sert d'intermédiaire entre le commando et Alexis, à qui il envoie les photos de son père, visage tuméfié, et réclame une rançon de 3 millions d'euros . «Lorsque j'ai vu combien il me demandait, j'ai compris qu'il n'avait aucune idée de mon patrimoine» , raconte-t-il. De son côté, le commanditaire justifie cette somme avec des éléments récupérés sur le profil LinkedIn de la victime. «Ils m'ont dit: “T'es développeur, tu travailles dans la blockchain, t'es riche.”»
Face aux réticences du jeune homme, le ton monte. Les coups pleuvent. En quelques heures, Alexis reçoit plus de cinquante photos de son père, le visage tuméfié. Le cerveau de la bande le harcèle au téléphone, baisse la rançon à 300.000 euros et menace de le tuer. De son côté, Alexis temporise et ne répond plus aux appels. Il prend contact avec la police. Finalement, la brigade de recherche et d'intervention (BRI) de Lyon parvient à trouver le lieu de la séquestration. L'assaut des policiers d'élite met fin à seize heures de calvaire et le père d'Alexis est libéré le soir du dimanche 25 janvier . Les trois kidnappeurs sont arrêtés en flagrant délit, déférés en comparution immédiate et incarcérés. Mais le cerveau de la bande court toujours.
Cette affaire illustre un phénomène en pleine expansion. Entre début janvier et mi-avril, on comptabilisait déjà plus de quarante cas de séquestrations et/ou enlèvements liés aux cryptomonnaies, selon Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire. Ce qui fait de la France le pays champion du monde en la matière. De manière générale, le mode opératoire est bien rodé. Un commanditaire pilote l'action depuis l'étranger, tandis que les exécutants sont recrutés sur internet, souvent pour des sommes dérisoires. «La barrière à l'entrée pour ce type de mission est plus basse que pour le trafic de drogue ou les braquages» , indique un membre de la BRI.
Jonathan*, qui vit en région parisienne avec sa femme et ses enfants, en a lui aussi fait l'expérience. Fin février 2026, en l'espace de dix jours, deux commandos distincts se présentent à son domicile. Un ciblage d'autant plus surprenant qu'il ne correspond pas au profil habituel. Il n'est ni un gros investisseur ni une personnalité exposée. Il n'apparaît «nulle part sur internet» . Ou presque.
«Mon nom figurait dans la fuite de données de Waltio» , raconte la victime par téléphone, en faisant référence au gestionnaire français de données fiscales pour détenteurs de cryptomonnaies, victime d'un vol de données suivi d'une tentative d'extorsion , à la fin du mois de janvier. C'est en effet de la sorte que les criminels récupèrent des informations sur leurs futures victimes. «Avec l'explosion des enlèvements, nous avions pourtant pris nos précautions» , raconte Jonathan. Le couple vivait sur le qui-vive dans un pavillon sous haute protection: portail renforcé et caméras de vidéosurveillance.
Malgré cela, le 25 février, en pleine nuit, trois hommes cagoulés et armés font irruption devant leur domicile. Immédiatement, le couple est alerté et prévient la police. Le commando n'arrive pas à pénétrer dans la résidence et fait marche arrière avant de revenir à la charge. Un équipage de la brigade anticriminalité (BAC) surgit à ce moment-là et prend les malfrats en flagrant délit.
Coup de chance pour les enquêteurs: les ravisseurs sont encore en contact avec le commanditaire, une nouvelle fois localisé au Maroc. Ils n'ont pas le temps de supprimer les messages et les numéros. Une mine d'informations pour la police . Grâce à ces éléments, l'enquête va pouvoir avancer. Pendant ce temps, les petites mains sont déférées devant le parquet en comparution immédiate.
Malgré les arrestations, dix jours plus tard, un nouveau commando se rend chez Jonathan. Cette fois-ci, quatre hommes cagoulés tentent de faire sauter le portail avec des explosifs. Par chance, ils échouent et prennent la fuite, avant d'être arrêtés par la police à 500 km de là, en région lyonnaise. «Ils avaient le plan de ma maison, les informations concernant moi, ma femme, mes enfants, Google Maps, Google Earth, tout» , décrit Jonathan.
Face à cela, la réponse de l'État reste incomplète. Des unités d'élite des forces de l'ordre interviennent régulièrement pour libérer les otages et arrêter les exécutants, mais les enquêtes pour remonter les réseaux sont complexes. «Les “cryptokidnappings”, c'est le moyen le plus sûr de gagner de l'argent» , explique un membre d'une unité d'élite de la police, sous couvert d'anonymat. «Environ neuf enlèvements sur dix fonctionnent» , déplore ce policier.
Mais ces affaires se heurtent en effet à une coopération judiciaire internationale souvent complexe. Malgré le réchauffement des relations entre la France et le Maroc , les extraditions restent rares, comme en témoigne le cas de Badiss Mohamed Bajjou. Soupçonné d'avoir commandité plusieurs enlèvements liés au milieu des cryptomonnaies en France entre 2023 et 2025, ce Franco-Marocain de 25 ans a été arrêté au Maroc au début du mois de juin 2025, mais il n'a pas été extradé vers la France. En mai dernier, il a été jugé à Tanger par la justice marocaine et condamné à vingt-cinq ans de prison en première instance.
«Enlèvements dans le milieu des cryptomonnaies: qui est Badiss Mohamed Bajjou, soupçonné d'être le cerveau des rapts d'entrepreneurs de la tech?», JT de 20 heures de France 2, mercredi 4 juin 2025.
Les Émirats arabes unis ont eux aussi longtemps été pointés du doigt avant d'intensifier les extraditions ces dernières années. À l'inverse, la coopération judiciaire avec l'Algérie demeure très difficile, en raison de la crise diplomatique qui peine à s'apaiser entre les deux pays.
Face au crime organisé visant le secteur des cryptomonnaies , l'État français tente de renforcer sa riposte en adaptant son arsenal judiciaire, en mobilisant davantage les unités spécialisées et en développant ses capacités cyber pour remonter les filières et tracer les flux financiers. Mais sur le terrain, ces efforts peinent encore à suivre le rythme, laissant souvent aux réseaux criminels une longueur d'avance.
