Ariane Bonzon – Édité par Émile Vaizand – 6 juin 2026 à 9h00
Ce n'est un secret pour personne. À l'approche des élections législatives du 7 juin en Arménie, Emmanuel Macron a son candidat préféré: le Premier ministre sortant Nikol Pachinian (en poste depuis 2018). Le parti de ce dernier, Contrat civil, pourrait bénéficier d'une majorité des suffrages . D'ailleurs, le président français n'est pas seul à soutenir Nikol Pachinian, les dirigeants européens aussi et, contrats à l'appui, Donald Trump également. Le président des États-Unis a fait savoir que le Premier ministre arménien était son homme en lui apportant son soutien «complet et total» , dans un message publié sur son réseau Truth Social, le 28 mai, au lendemain d'une visite de son ministre des Affaires étrangères Marco Rubio dans la capitale Erevan.
Derrière ce soutien français –et occidental–, il y a le projet de faire de l'ancienne petite république soviétique (environ 3 millions d'habitants) le «carrefour de la paix» , un réseau complexe de transports reliant les pays d'Asie centrale, riches en hydrocarbures, à l'Europe tout en contournant la Russie et l'Iran. Le président russe Vladimir Poutine perdrait alors la main sur le Caucase, si stratégique pour l'influence du Kremlin. L'Union européenne (UE) va consacrer 2,5 milliards d'euros à ce que l'Arménie se modernise en matière de transports, d'énergie et de connectivité numérique, ainsi que pour lutter contre la désinformation russe et la guerre hybride.
Ennemis historiques de la petite république caucasienne, l'Azerbaïdjan et la Turquie sont également de la partie, puisqu'une «route Trump pour la paix et la prospérité internationales» devrait assurer une liaison commerciale sans entrave entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via le territoire arménien.
En nouant un partenariat militaire avec l'Arménie dès 2023 , Emmanuel Macron a donné le la. Début mai, il apparaissait comme le grand ordonnateur de la réunion annuelle de la Communauté politique européenne (CPE), à Erevan, en présence du président ukrainien Volodymyr Zelensky . Puis le dirigeant français a poursuivi par une visite d'État dans le pays, durant laquelle il aura même entonné «La Bohème» , le titre de l'indétrônable icône franco-arménienne Charles Aznavour, accompagné du Premier ministre arménien à la batterie (et quelques secondes du président arménien Vahagn Khatchatourian au piano).
Emmanuel Macron chante « la bohème » accompagné à la batterie par le premier ministre Nikol pachinyan . Dîner d’état à Erevan. La musique en amitié. pic.twitter.com/v5vacqZlVv
Sans doute déstabilisé, le maître du Kremlin a instauré des sanctions sur les exportations arméniennes (eaux minérales, cognac, fruits, légumes) et en a annoncé d'autres à venir. Dans un sondage mené en février 2026 , 72% des Arméniens se disent favorables à l'adhésion de leur pays à l'UE et près d'un tiers d'entre eux considèrent la Russie comme la plus grande menace politique pour leur pays. Or, 43 % des personnes interrogées estiment que Moscou est le partenaire politique le plus important d'Erevan. Les deux pays sont toujours officiellement liés par des accords commerciaux et sécuritaires, au sein de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, qui réunit l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie).
Ce traité comporte une clause de protection mutuelle. Mais Erevan a été échaudée par l'inaction russe durant la guerre du Haut-Karabakh en 2020 , qui a permis à l'Azerbaïdjan de récupérer cette région que Staline lui avait attribuée en 1923 et que l'Arménie occupait depuis 1988. Véritable traumatisme national, cette guerre des quarante-quatre jours (27 septembre - 10 novembre 2020) a fait près de 4.000 morts côté arménien et ouvert la voie à un véritable nettoyage ethnique de la population arménienne qui vivait au Haut-Karabakh , parfois depuis des siècles.
Le soutien d'«Emmanuel pour Nikol» est essentiellement dicté par des considérations géopolitiques. La révolution de velours de 2018 , au cours de laquelle Nikol Pachinian, un ancien journaliste, est arrivé au pouvoir en surfant sur le mouvement anticorruption, puis sa victoire lors des élections législatives de 2021 , un an après la défaite face à l'Azerbaïdjan, et enfin le fait qu'il ait pu se maintenir au pouvoir malgré les manœuvres de Moscou auraient convaincu le président français qu'il pouvait jouer la carte du Premier ministre arménien.
Les deux hommes ont presque le même âge ( Emmanuel Macron a 48 ans, Nikol Pachinian vient de fêter ses 51 printemps le 1 er juin), mais viennent de deux mondes différents pour ne pas dire opposés. Nikol Pachinian fait montre de l'obstination paysanne. Et c'est en sillonnant la campagne puis en développant l'infrastructure rurale qu'il s'est construit un socle solide renforcé par un taux de croissance de 7% qui a permis l'émergence d'une classe moyenne et modernisée. Et puis, la grande majorité des Arméniens lui sont reconnaissants de ne plus avoir à envoyer leurs enfants se battre sur le front du Haut-Karabakh.
Le président Emmanuel Macron et le Premier ministre Nikol Pachinian, lors de la visite d'État du dirigeant français en Arménie, le 5 mai 2026, à Erevan. | Ludovic Marin / AFP
Animal politique, Nikol Pachinian est né «soviétique» quatorze ans avant la chute du mur de Berlin . Il privilégie le rapport de force sur les valeurs et les principes. Le chef du gouvernement arménien sortant n'a pas un sens inné de la liberté d'expression, attaquant parfois en dessous de la ceinture. Ainsi a-t-il évoqué publiquement, secret de polichinelle, l'existence d'un enfant illégitime du catholicos Garéguine II, le chef suprême de l'Église apostolique arménienne, avant d'appeler également les fidèles à renverser le patriarche religieux, en juin 2025 .
Nikol Pachinian ne cherche pas à séduire les cercles intellectuels, à la différence de son mentor français. Face à lui, l'opposition est d'ailleurs essentiellement constituée des vieilles élites oligarchiques recyclées. En 2025, le Premier ministre a placé en résidence surveillée l'un de ses principaux rivaux, Samvel Karapetyan , un milliardaire russo-arménien à la tête du parti prorusse Arménie forte, qu'il soupçonnait d'avoir tenté de déstabiliser le gouvernement.
À 4.500 kilomètres d'Erevan, en France, la diaspora arménienne est particulièrement divisée sur Nikol Pachinian. La perte du Haut-Karabakh, dont le Premier ministre arménien est à leurs yeux responsable, ne passe pas. Dans les salons de l'Élysée, lors de la soirée de panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian , le 21 février 2024, on aurait suggéré au président français de tenter de réconcilier Mourad Papazian , coprésident du Conseil de coordination des associations arméniennes de France (CCAF), et Nikol Pachinian, tous deux étant lancés dans une discussion plus qu'animée. Sans succès: Mourad Papazian n'est-il pas également membre du bureau mondial du parti d'opposition de la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA, gauche), en Arménie, qui a fait alliance avec Robert Kotcharian, ancien Premier ministre (1997-1998) et président du pays (1998-2008), et opposant prorusse traditionnel de Nikol Pachinian? Depuis, la guerre est déclarée entre les deux hommes.
Ce clivage est perceptible dans l'analyse des enjeux du scrutin du dimanche 7 juin qu'en font les Arméniens de France. Pour les uns, opposés au Premier ministre sortant, c'est la confirmation du basculement de l' Arménie à l'Ouest qui se joue, tandis que les autres adhèrent à la promesse de paix et de souveraineté de Nikol Pachinian.
Une victoire du poulain d'Emmanuel Macron et bête noire de Vladimir Poutine serait un gros pavé dans le pré carré russe. Après les succès du camp proeuropéen lors des élections législatives en Hongrie en avril 2026 et en Moldavie en septembre 2025 (pour lesquelles le président français s'est aussi engagé), l'Union européenne rêve d'un effet de contamination sur la Géorgie . Mais le risque existe que l'Arménie devienne le terrain de jeu où s'affronteraient les grandes puissances et l'ours russe.
