Ariane Bonzon – Édité par Émile Vaizand – 20 mai 2026 à 6h55
Une dizaine de nouvelles victimes présumées du prédateur sexuel Jeffrey Epstein se sont manifestées auprès du parquet de Paris, a fait savoir la procureure de la République Laure Beccuau, invitée de l'émission «Le Grand Jury», dimanche 17 mai sur RTL et Public Sénat .
Dans l'Hexagone, la dernière fois que l'affaire Epstein a fait grand bruit, c'était en début d'année , lorsque Jack Lang, détonnant ex-ministre de la Culture, puis ancien indétrônable président de l'Institut du monde arabe (auquel Anne-Claire Legendre a succédé mi-février ), a été mis en cause pour ses liens avec l'ancien financier américain, à une époque où ce dernier avait déjà été condamné pour avoir été à la tête d'un trafic de jeunes filles et jeunes femmes. Tandis que sa fille, Caroline Lang, nouait des liens professionnels avec Jeffrey Epstein, en étant la copropriétaire avec ce dernier de la société Prytanee LLC , domiciliée dans les îles Vierges.
À cette occasion, la vie de Jack Lang a été passée au crible. Or, voilà plus de trente ans que l'un de ceux qui le connaissaient le mieux a tiré la sonnette d'alarme dans deux livres, publiés en Suisse chez Georg éditeur, faute de maisons d'édition françaises assez courageuses: L'Acteur et le roi – Portrait en pied de Jack Lang (1994) et Le Mystère Lang (2000). Universitaire, agrégé de droit public, homosexuel revendiqué, antibourgeois et subversif, Jean-Pierre Colin fut l'un des intimes de l'ancien ministre de la Culture puis de l'Éducation nationale. Il l'a suivi pas à pas, du Festival mondial du théâtre universitaire de Nancy à la rue de Valois de la capitale (où est situé le ministère de la Culture ), en lui portant une affection admirative.
Peu des secrets de Jack Lang ont échappé à Jean-Pierre Colin: de la figure tutélaire du grand-père juif, républicain et franc-maçon à la présentation à l'agrégation de droit en 1968, qu'il avait pourtant appelé à boycotter, en passant par l'étrange conversion de l'adolescent au catholicisme. Sans oublier le mariage avec Monique Buczynski, jeune «beauté égyptienne […] à la manière d'une pharaonne miniature» .
Pendant la Seconde Guerre mondiale , le père de Monique Lang, juif lituanien, fut directement menacé par le nazisme . Sa famille, d'origine modeste, a dû se cacher. «De cette époque, pourtant jeune, Monique gardera la crainte de manquer, l'un des fondements de sa personnalité» , précise l'auteur, par ailleurs sévère à l'égard de l'épouse de Jack Lang, aujourd'hui très affaiblie physiquement .
Attiré par la scène, plus que par la politique, le jeune Jack Lang est tout le contraire de l'artiste maudit. Au Festival mondial du théâtre universitaire de Nancy, qu'il a lancé avec d'autres étudiants en 1963 , «sa passion du théâtre n'est que la passion qu'il éprouve pour lui-même, le dernier degré du narcissisme, mais qu'importe, il est jeune, il est beau, il est intelligent. Tout le monde est amoureux de lui.» Quand il prend la direction du festival, déjà le système Lang se met en place: le couple parvient à s'exonérer d'une série de dépenses, y compris du salaire de la gouvernante de leurs filles.
Jack Lang en mars 1968, interviewé en tant que directeur du Festival mondial du théâtre universitaire de Nancy (Meurthe-et-Moselle), lancé en 1963 et qui a eu lieu jusqu'en 1983. (Archive INA Culture)
Comme Louis Aragon, Jean-Paul Sartre, Gilles Deleuze, Bernard Kouchner et tant d'autres (une soixantaine d'intellectuels), Jean-Pierre Colin et Jack Lang ont inscrit leurs noms au bas de la désormais fameuse pétition rédigée en janvier 1977 par l'écrivain Gabriel Matzneff et publiée dans Le Monde , qui défendait les trois mis en cause dans l'affaire de Versailles et par extension un éventuel droit d'avoir, en tant qu'adultes, des relations sexuelles avec des mineurs.
C'est aussi la conviction de la plupart des membres du cénacle proche du futur ministre, celui du «Moulin», dans le Berry. Là, le critique de théâtre Gilles Sandier , figure de l'émission radiophonique «Le Masque et la Plume», accueille ses amis, majoritairement «homosexuels, intelligents, cultivés et brillants» , selon l'un des participants, ne cachant pas leur amour des «garçons» et plus particulièrement des jeunes arabes.
Juste après sa victoire à l'élection présidentielle de 1981 , le socialiste François Mitterrand confie le ministère de la Culture à Jack Lang, qui fait de Jean-Pierre Colin l'un de ses conseillers à la rue de Valois. Celui-ci est souvent chargé de missions délicates, parfois très privées. C'est le cas lorsque le ministre l'envoie en prison voir son frère cadet Charles-Claude, condamné à douze ans de réclusion pour le meurtre d'un homme dans un bar de Nancy, au début du mois de juin 1981, avant que François Mitterrand ne lui accorde une grâce présidentielle partielle fin 1985, réduisant sa peine de deux années et le rendant libérable dès 1986.
Rejeton d'un milieu rural relativement modeste, homme de gauche , mettant la République au-dessus de tout, Jean-Pierre Colin «n'est ni un naïf ni un censeur des moeurs, a vu naître des pratiques [durant les années Mitterrand, ndlr] , une langue de bois sui generis, des “aises de pouvoir”, […] une façon de vivre à droite derrière des proclamations de gauche […] qui lui ont semblé incompatibles avec l'esprit du programme commun, avec les promesses des socialistes au peuple, avec la philosophie des hommes de gauche, bref avec tout ce en quoi Colin avait cru» , écrivait Jean-Pierre Péroncel-Hugoz dans Le Monde en novembre 1994 , au moment de la parution du livre L'Acteur et le roi . Jean-Pierre Colin y a en effet dénoncé ce «languisme» , où «le clinquant et la frivolité» sont érigés en «vertus cardinales» , et ce «cosmopolitisme mou qui fait le lit de l'américanisme à tout crin» .
L'ex-conseiller et universitaire reconnaît à Jack Lang d'avoir été un ministre hors du commun, bousculant les idées reçues, accordant une valeur culturelle à des activités jusque-là méprisées. Et il lui accorde un bilan positif. Mais Jean-Pierre Colin est dépité par sa posture de «grand du régime» et son adhésion à une démocratie ploutocratique (où les plus riches exercent le pouvoir).
Ainsi, lors de voyages officiels, le couple Lang préfère emprunter l'avion personnel du milliardaire libanais Rafic Hariri , ami de Jacques Chirac, ou séjourner chez Sir James Goldschmidt, un autre milliardaire qui a fait équipe avec le souverainiste proche de l'extrême droite Philippe de Villiers, lors des élections européennes de 1994 . Quant aux cadeaux reçus dans l'exercice de ses fonctions, Jack Lang, écrit son ami, «n'aura pas l'élégance de François Mitterrand qui a créé un musée à Château-Chinon [dans la Nièvre, ndlr] pour y présenter tous les dons qui lui auront été faits» .
Et puis, au détour d'une page, une petite «bombe»: Jean-Pierre Colin révèle que «la situation de son mari» n'empêchera pas Monique Lang «de convaincre le richissime escroc Robert Maxwell de faire travailler ses deux filles» . L'auteur écrit cela en 1994, il y a trente-deux ans. À la lumière de la proximité de Robert Maxwell (décédé en 1991) avec les renseignements soviétiques , puis de la complicité entre la fille du magnat de la presse britannique, Ghislaine Maxwell, et Jeffrey Epstein, lui-même en affaires avec la famille Lang, on découvre que le scandale d'aujourd'hui pourrait reposer sur des racines bien plus anciennes que ce qui est dit.
Pour avoir dénoncé ces dérives, Jean-Pierre Colin est passé du statut de confident à celui de traître, aux yeux de Jack Lang. «J'ai perdu un ami» , aurait confié le ministre. Or, qu'est-ce qu'un ami s'il n'ose pas dire les choses qui fâchent, là où les courtisans –et ils ne manquaient pas au 3 de la rue de Valois– ne sont que flatteries? Jack Lang a eu la chance d'avoir cette sorte d'ami. Il ne l'a ni écouté ni a fortiori entendu. Les deux hommes ne se sont jamais revus. Jean-Pierre Colin est mort en avril 2020 , seul, très seul. Il y a pourtant tout à parier qu'il aurait été désolé de voir la curée dont sont l'objet Jack et Monique Lang aujourd'hui. Désolé, mais pas surpris.
