Depuis quelques jours, le milieu du cinéma est en ébullition. Et ce n’est pas (uniquement) à cause du Festival de Cannes. Plus de 2 000 professionnels du secteur , parmi lesquels de nombreux acteurs et réalisateurs connus comme Juliette Binoche, Adèle Haenel, Jean-Pascal Zadi ou Swann Arlaud, ont signé une tribune dans Libération s’insurgeant de l’emprise de Vincent Bolloré sur le septième art.
Les artistes signataires de la pétition refusent que « nos imaginaires » soient massivement captés par le milliardaire breton, qui est en train de racheter UGC, et qui mène une croisade non dissimulée au service de l’extrême droite. « Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie ? » , écrivent-ils.
Sans attendre, Maxime Saada, directeur général de Canal+ (premier financeur du cinéma français) a répliqué, assurant qu’il n’avait plus l’intention de travailler avec les signataires de la tribune. Une bombe lâchée en plein Festival de Cannes, qui a inquiété de nombreux techniciens, producteurs, cinéastes, programmateurs, monteurs ou comédiens.
En face, la ministre de la Culture a étonné par son silence. Pendant de longs jours, Catherine Pégard ne s’est pas exprimée sur ce bras de fer majeur et donc refusé de rassurer des professionnels pointés du doigt pour n’avoir fait qu’user de leur liberté d’expression. Une attitude déjà adoptée en avril, lorsque l’éditeur historique de Grasset, Olivier Nora, avait été limogé par Vincent Bolloré.
Catherine Pégard a bien dû sortir de sa réserve ce mardi 19 mai, interrogée à l’Assemblée nationale par la députée de La France insoumise Sarah Legrain. Dans une position d’équilibriste difficilement tenable, la ministre de la Culture a promis avoir « entendu l’émotion et l’inquiétude qui s’exprime dans le secteur du cinéma » , assurant que « la culture est le lieu du débat » . « Je regrette la réponse, à tout le moins disproportionnée, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées » , a-t-elle défendu.
Mais aussitôt, la patronne de la rue de Valois a ajouté que le cinéma ne devait pas non plus « être instrumentalisé à des fins politiques » . « Nous ne devons pas être les jeux de polémiques qui fragilisent une de nos plus belles réussites en attaquant semaine après semaines des piliers accusés d’être au service d’une idéologie politique » . Et là, on ne sait pas très bien de qui elle parle. Des acteurs mobilisés ? Ou de Vincent Bolloré ?
On a un début de réponse quand, quelques secondes plus tard, elle défend ardemment Canal+, un groupe qui a « une place importante » dans le cinéma français puisqu’il finance près d’un film sur deux. « Il participe de cette diversité de notre cinéma à laquelle nous devons veiller collectivement » , ajoute-t-elle.
Toujours à l’Assemblée, la députée socialiste Céline Hervieu lui a demandé « jusqu’où » elle comptait « laisser prospérer l’empire Bolloré » , mobilisé pour la victoire de l’extrême droite à la prochaine élection présidentielle. Catherine Pégard n’a rien répondu d’autre que la nécessité de « retrouver les voies du dialogue » . « Notre cinéma est capable de rassembler, bien au-delà des invectives » , a-t-elle affirmé.
Mieux : quand l’écologiste Jérémie Iordanoff l’interroge sur « le danger mortel qui pèse sur nous tous » et pointe « la tétanie coupable du gouvernement » face à l’offensive Bolloré, la ministre de la Culture préfère parler intelligence artificielle et investissements étrangers, visiblement gênée de prendre clairement position. « Les excès de tous bords me semblent dangereux » , conclut-elle. On ne saura pas si le gouvernement compte agir contre les menaces agitées par Canal+. En attendant, la tribune continue d’attirer de nouvelles signatures.
