Pas question de se coltiner le ménage après la fête d’enfer organisée par les voisins (qui ne nous ont pas invités). La tenue du G7 à Évian , sur la rive française du lac Léman du 15 au 17 juin , suscite la colère et l’inquiétude en Suisse. « La Suisse va-t-elle trinquer ? » , « la Suisse s’est-elle fait avoir par la France ? » ou encore plus dramatique : « Le G7, pourquoi tant de haine ? » s’est ainsi questionnée la Radio télévision suisse donnant une idée du peu d’enthousiasme des Helvètes.
Cette hostilité n’est pas sans fondement. Le sommet a peut-être lieu en France, Paris assurant la présidence du G7 en 2026, mais il aura des répercussions concrètes de l’autre côté. Les délégations vont transiter par l’aéroport de Genève – bien plus proche d’Evian que celui de Lyon – et beaucoup de participants vont loger dans la ville. D’après les journaux suisses, jusqu’à 7500 membres des forces de l’ordre pourraient être à pied d’œuvre.
Cette mobilisation s’explique autant par le raout diplomatique que par la crainte des manifestations altermondialistes. Elles avaient traumatisé le canton de Genève en 2003, en marge d’un G8 (la Russie était alors invitée), déjà à Evian. La ville française « étant alors interdite pour des raisons de sécurité » , les manifestants avaient investi les rues genevoises où « certains avaient profité de l’occasion pour briser [des] vitrines » ou « piller et incendier » des commerces, rappelait La Tribune de Genève .
À la facture de la casse s’était ajoutée celle « rien que pour la sécurité policière et militaire » , soulignait à l’époque le site swissinfo , estimant les coûts à 40 millions de francs suisses (plus de 43 millions d’euros). Une coquette somme que la France n’avait supportée… qu’à hauteur de 18 millions.
Alors à l’approche du G7 d’Evian, les Helvètes font grise mine et se voient déjà payer l’addition. D’après Le Canard Enchaîné , le président de la Confédération suisse, Guy Parmelin, s’est fendu d’un courrier « pour dire tout le mal qu’il pensait » du sommet. Une missive qui a « fortement agacé l’Élysée » .
Le média helvète Blick va plus loin et affirme qu’ « Emmanuel Macron a secrètement entubé la Suisse » qui « se plie en quatre » alors qu’elle n’est « pas officiellement conviée » . Ils « n’ont appris que le jour de l’annonce publique que le président Macron avait décidé d’organiser un sommet du G7 à Evian, sans la moindre concertation préalable » , pointe un rapport des autorités genevoises datant du 6 mai et cité par Blick .
La vidéo « léchée » publiée par l’Élysée pour annoncer le sommet à coups de plans au drone sur les bords du lac Léman ne comprend « aucune trace de la Suisse » , grince le site helvète qui s’interroge sur le cas de « Macron le radin » . Le rapport des autorités genevoises cité par le média fait état de « frictions » avec Paris sur le financement des charges suisses – Berne souhaitant « une participation de la France » que cette dernière ne « veut pour l’instant pas » .
Les Français ont bien eu des gestes pour ménager leur voisin. Un porte-parole de la Confédération helvétique joint par Le Canard Enchaîné a avancé que « 12 millions d’euros » ont été acquittés par Paris – une somme équivalant seulement à un quart du prix du déploiement sécuritaire. « Une somme additionnelle de 3 millions d’euros reversés aux cantons en compensation des dommages subis » a été négociée par la suite, selon la même source. Toujours d’après Le Canard , Guy Parmelin aurait eu droit à une invitation au dîner de gala des chefs d’État, histoire de calmer le jeu.
Le gouvernement français a aussi mis en avant les bénéfices que représenterait le G7 pour la Suisse, et plus particulièrement pour Genève. Elle est « la capitale du multilatéralisme » et « souffre énormément du démantèlement de certaines organisations, de la chute du budget et de l’aide au développement » , a souligné Éléonore Caroit, alors que le retour de Donald Trump au pouvoir et le retrait massif de financements américains ont chamboulé l’ordre mondial. Dans ce contexte, a jugé la ministre française chargée de la Francophonie lors d’ un point presse le 8 mai, Genève devrait surtout « se saisir de cette opportunité de relancer un dialogue multilatéral » .
Cette câlinothérapie n’a pas vraiment convaincu le quotidien helvète de référence Le Temps , dont un chroniqueur a fustigé un « déni de l’évidence des raisons d’inquiétude en Suisse » qui a « quelque chose de vexant » . Le fait que la ministre ait mobilisé le drame de Crans-Montana pour illustrer la « coopération » franco-suisse n’a pas davantage plu au journal, qui a tancé une « évocation […] d’un goût encore plus douteux » .
Opportunité ou pas, le G7 aura des allures d’état de siège à Genève, à en croire les médias helvètes. Au centre des préoccupations, la manifestation « No-G7 France » qui devrait se tenir… en Suisse. Les autorités ont bien demandé au voisin français de laisser les altermondialistes s’exprimer sur son sol, mais la préfète de Haute-Savoie, Emmanuelle Dubée, a privilégié une « ligne ferme » et exclu tout contre-sommet en France, comme l’a expliqué Le Dauphiné Libéré .
Pour éviter les débordements de 2003 et assurer la sécurité des délégations, l’exécutif genevois a annoncé des mesures draconiennes de contrôle de la circulation à la frontière avec la France. Cette dernière « va en grande partie fermer du 12 au 18 juin » , résume l’édition suisse de 20 Minutes . À un mois du sommet, le cas des frontaliers restait en suspens. « Comment vont tourner un certain nombre d’entreprises suisses ? » , demandait René Deléglise, président du Groupement transfrontalier européen (GTE) interrogé par ICI Pays de Savoie . « Qui va indemniser [les frontaliers] si on les empêche d’aller travailler ? On n’est pas sûr que les entreprises suisses soient très joyeuses de payer des employés à ne rien faire. »
À Evian même, l’organisation du sommet ne fait pas l’unanimité. Comme en 2003, la cité thermale va être sous haute surveillance policière et militaire, avec un périmètre de sécurité stricte et une circulation contrôlée. De quoi préoccuper certains commerçants, cités par France 3 Auvergne-Rhône-Alpes , qui anticipent une « perte du chiffre d’affaires » , demandant pour certains qu’elles soient « prises en compte » par la mairie ou la préfecture. À l’inverse, les hôtels qui affichent complet ne boudent pas leur plaisir, de même que certains restaurants qui se sont fait privatiser. « Je ne pouvais pas passer à côté de cette opportunité » , a témoigné un restaurateur auprès du média local.
