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90 ANS DE CONGÉS PAYÉS. Ces différents dispositifs sont devenus au fil du temps moins adaptés. Ils sont moins connus, accessibles et surtout généreux, surtout pour ceux qui en auraient le plus besoin.
Les vacances ont toujours stimulé l’imaginaire collectif. Pourtant, 90 ans après l’instauration du droit aux congés en France, beaucoup de nos compatriotes n’ont pas ou plus les moyens, financiers ou humains, de le faire. D’après l’Observatoire des inégalités de juin 2025, seuls 60% des Français partent au moins une fois par an et au minimum quatre nuits. Mais il s’agit d’une moyenne entre le taux de départ de 76 % des plus aisés (plus de 2 755 euros mensuels selon l’observatoire) et de 42 % pour les plus modestes (revenus inférieurs à 1 285 euros).
D’après une autre étude, de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Union nationale des associations de Tourisme et de plein air (UNAT), datant de mai 2023, 60% des Français ont déjà renoncé à partir en vacances depuis 2018. En outre, d’après une enquête du cabinet Astères pour le fonds de dotation Essentiem, un Français sur cinq ne part jamais trois années de suite. « Nous sommes la première destination touristique mondiale, et pourtant nous sommes la seule grande économie d’Europe occidentale dont le taux de départ en vacances n’a pas progressé depuis dix ans » , déplore Lionel Flasseur, président de cette structure de mécénat créée en 2020 et réunissant des acteurs institutionnels (Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme...) et privés (Club Med, Domaines Skiables de France, Transdev, Airbnb…).
Comment se fait-il donc que les vacances ne soient pas populaires aux deux sens du terme, à la fois désirables et accessibles ? La première raison pour laquelle la promesse des « vacances pour tous » n’est pas tenue est structurelle. « Le pouvoir d’achat touristique s’érode d’année en année. D’après l’Insee, les prix dans ce secteur ont augmenté en moyenne deux fois plus vite que l’inflation ces 25 dernières années » , pointe Gilles Caire, maître de conférences à l’Université de Poitiers.
Une tendance aux origines diverses, entre la progression des prix des transports, la hausse du coût du foncier et surtout la montée en gamme progressive de toute l’activité touristique, des hôtels aux restaurants et prestataires d’activités. « La généralisation des prix variables en fonction de la demande a également contribué à cette évolution : les prix atteignent des sommets pendant les vacances scolaires, ce qui pénalise les familles » , ajoute cet expert du tourisme et de l’économie sociale et solidaire. Surtout si elles n’ont pas de solution de repli. Selon l’Observatoire des inégalités, c’est un autre avantage des foyers les plus aisés : ils peuvent plus souvent loger chez des amis ou de la famille.
C’est justement pour ceux qui n’ont pas les moyens de prendre le large que tout un dispositif a été mis en place depuis 1936 : c’est le cas par exemple des aides de la CAF en fonction du quotient familial, mais surtout du billet de train annuel et des chèques-vacances. Or, au fil des ans, elles se sont effritées, pour des raisons autant financières que socioculturelles. Commençons par la plus historique, le billet spécifique, qui fête lui aussi son 90e anniversaire : il permet aux salariés, indépendants, retraités et chômeurs, entre autres, de bénéficier, une fois par an, d’une réduction de 25% pour l’achat d’un trajet aller-retour en seconde classe sur des parcours nationaux d’au moins 200 km. Si « plusieurs dizaines de milliers de billets sont vendus chaque année » , selon la SNCF, qui n’est pas plus précise, ce nombre est en baisse, dû « aux tarifs très avantageux de OUIGO et des cartes avantage qui proposent 30% de réduction garantie, mais aussi aux promotions ».
L’évolution de l’offre tarifaire et des habitudes sont telles que le sort de ce dispositif emblématique, actuellement entre les mains du ministère des Transports, paraît de plus en plus incertain.
La plus emblématique des aides, le chèque-vacances a, elle, su faire sa révolution. L’an dernier, sur 4,8 millions de bénéficiaires, un million les ont reçus sous format électronique d’après l’ANCV, qui assure une politique publique avec ses propres ressources. Si les montants distribués sont en légère augmentation, 1,76 milliard d’euros l’an dernier, c’est surtout grâce à la hausse du nombre de bénéficiaires : 122 5000 PME sont clientes de l’ANCV, contre 18 100 comités sociaux et économiques (CSE).
Présents dans des entreprises de plus de 50 salariés, ces derniers sont les diffuseurs historiques des chèques. « C’est une spécificité française fondée sur un droit des salariés et de leur famille à accéder à des activités culturelles, sportives et sociales, à un coût moindre que celui du marché. Elles ont permis au tourisme social de se développer bien plus en France que dans n’importe quel autre pays » , souligne Gilles Caire, coauteur d’une étude pour la CFDT.
Et de rappeler qu’il y a eu trois mouvements : à la fin du 19e siècle, les séjours à la campagne proposés par des mouvements religieux et syndicaux, puis les auberges de jeunesse à partir de 1936 et, après la guerre, les maisons familiales de vacances. « Les villages vacances ont été créés avec un double objectif : démocratiser les vacances et développer de l’activité économique dans les territoires. C’est pour cette raison que notre centaine d’établissements se trouve dans une soixantaine de départements et que six villages sur dix sont dans des communes rurales» , explique Stéphane Le Bihan, directeur général de VVF.
Le leader du tourisme social, né en 1958, s’est développé en partenariat avec la Caisse des Dépôts grâce à une méthode novatrice : « les collectivités ont confié l’exploitation de leurs bâtiments à notre association, ce qui est toujours le cas pour 60% d’entre eux, contre 20% détenus en propre et 15% gérés pour des CSE » , ajoute-t-il.
En effet, schématiquement, lorsque les acteurs publics ont commencé à réduire la voilure, les entreprises avaient pris le relais. Or, « les CSE se transforment avec le paysage industriel, qui s’accompagne par l’affaiblissement du discours des syndicats sur le temps libre. Par conséquent, leurs budgets, leur mode de fonctionnement ainsi que leurs missions ont changé , décrypte Lilian Nobilet, délégué général de l’UNAT, rassemblant des centaines d’associations (VVF, Vacances du soleil, Azureva, les Petits Frères des Pauvres, la fédération Léo Lagrange…) et plus de 1500 établissements. Les attentes des salariés, qui sont davantage des cadres que des ouvriers désormais, ont, de plus, beaucoup évolué. Peu souhaitent encore partir avec des collègues » , remarque cet ancien directeur du CSE de Michelin.
La conséquence est double : les premiers bénéficiaires des chèques-vacances sont aujourd’hui ceux qui en ont moins besoin. Surtout, les acteurs du tourisme social se trouvent pris en étau alors même que le vieillissement des hébergements nécessite des investissements importants. Malgré leurs propres difficultés budgétaires, ce sont les régions qui prennent de plus en plus le relais : « nous nous mobilisons pour préserver ce tourisme social et solidaire si fondamental pour nos territoires en finançant différentes associations qui font partir plus de 6000 personnes chaque année, en les aidant à rénover les équipements, mais aussi à travers des aides de transport pour partir en classe verte, en colonie ou pour rejoindre la plage » , énumère Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine.
Comme le soulignent à l’unisson ceux qui se battent pour transformer la promesse des « vacances pour tous » en réalité, partir en vacances s’apprend : deux Français sur trois qui ne partent pas cet été d’après l’étude Astères pour le fonds Essentiem n’ont pas goûté au bonheur de partir dans leur enfance . « Il est urgent de revenir à une vraie politique du tourisme social, qui garantit de la mixité et diminue les polarisations dans la société » , conclut Lilian Noblet de l’UNAT.
