« J’ai vécu cette pétition comme une injustice. » Vis-à-vis de qui ? Des équipes de Canal+ qui, selon son PDG Maxime Saada , se démènent pour défendre l’indépendance du groupe dans son investissement à l’écran. En réponse, lui a tenu des propos clairs, ce dimanche 17 mai, en affirmant ne plus vouloir collaborer avec les 600 signataires du texte.
Signée notamment par Juliette Binoche, Jean-Pascal Zadi et Adèle Haenel, la tribune publiée dans les pages de Libération à la veille du Festival de Cannes dénonçait « l’emprise grandissante de l’extrême droite » dans le 7e art par l’intermédiaire de son actionnaire de référence, Vincent Bolloré.
« En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », s’inquiètent les signataires, parmi lesquels se trouvent des producteurs, exploitants, cinéastes, techniciens et comédiens.
Pour Maxime Saada, c’en est trop. « Eh bien moi je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste. Je suis désolé, la limite, pour moi elle est là », a-t-il déclaré lors du traditionnel brunch des producteurs organisé par son groupe sur la Croisette, d’après des propos rapportés par Le Film Français .
Les menaces n’ont pas tardé à faire réagir. Dans les colonnes de Libération , Boris Lojkine, dont le dernier film L’Histoire de Souleymane a pourtant été permis grâce au financement de Canal+, estime qu’« on ne peut pas rester les bras croisés ». Selon lui, la « concentration des pouvoirs entre les mains de quelques personnes n’est jamais une bonne nouvelle ».
Sélectionné à Cannes en compétition avec L’Inconnue , Arthur Harari, lui aussi signataire, récuse toute critique contre les équipes de Canal+, mais assume avoir exprimé un « questionnement sur la dimension politique du groupe Bolloré » . « Je pense qu’il faut juste nommer les choses plutôt que de les laisser comme une espèce d’impensé » , a-t-il soufflé à l’AFP.
Chez franceinfo , l’historien des médias Alexis Lévrier estime que le coup de pression pourrait avoir « une énorme incidence » sur le secteur, tandis qu’auprès du Monde , la réalisatrice des Immortelles , Caroline Deruas Peano, se dit « sidérée par ces méthodes d’intimidation ».
À l’image de Pierre Salvadori, à qui l’on doit le film d’ouverture de cette édition 2026, beaucoup dans la profession se raccrochent à la présence à la direction de la division cinéma de Canal+ de Laurent Hassid, présenté par certains comme un gage d’indépendance comme l’était Olivier Nora à la tête de Grasset, avant sa brutale éviction à la mi-avril.
« Ne nous illusionnons plus, cette diversité qui est encore celle du cinéma français ne tient plus qu’à un fil. Nos interlocuteurs et interlocutrices cinéphiles chez Canal+ ou OCS/Ciné + risquent d’être éjectés dès demain, comme nous signataires le sommes aujourd’hui », alarme de son côté le cinéaste Yann Gonzalez, là aussi dans le quotidien du soir.
Sur France Inter, le président du CNC a abondé. « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental », a reconnu Gaëtan Bruel. Avant de tempérer : « Canal est toujours le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français. »
En 2025, le groupe Canal+ a déclaré contribuer au financement des films à hauteur de 480 millions d’euros « au minimum » jusqu’en 2027. Dans le détail, le groupe s’est engagé à verser 150 millions d’euros en 2025, 160 millions en 2026 et 170 millions en 2027, faisant de lui le plus gros investisseur dans le secteur.
Sur la première marche du podium très loin devant Disney (qui investirait à hauteur de 35 millions d’euros par an), Canal+ a toutefois réduit son enveloppe annuelle, celle-ci étant de 220 millions auparavant. La raison avancée ? Un accord permettant à son concurrent de diffuser des films neuf mois à peine après leur sortie en salles.
Cet avantage, négocié contre une promesse de financement à hauteur d’un quart de son chiffre d’affaires annuel, est relatif à la chronologie des médias, cette règle qui définit les délais entre la diffusion d’une œuvre sur les grand et petit écrans. À l’heure actuelle, Canal+ bénéficie encore de la priorité : six mois entre les deux.
Les conséquences de cette guerre industrielle inquiètent. « Aujourd’hui, beaucoup de films sont refusés parce qu’on nous dit qu’il n’y a plus d’argent, et ça n’a rien de politique », déplore sous couvert d’anonymat une productrice auprès de l’AFP. « Il faut être vigilant sur l’idéologie », confie un autre, conscient surtout des enjeux face à Disney.
De nos jours, la production d’un film oscille en moyenne entre 5 et 10 millions d’euros. Pour obtenir un tel budget, il faut multiplier les financeurs publics (comme le CNC, France Télévisions, les collectivités, etc.) et privés, au sein desquels Canal+ tient une place centrale. Mais l’attitude de son PDG pourrait « casser la confiance entre les différents acteurs », selon Éric Marti, le DG de Comscore France interrogé par franceinfo.
Le nombre de longs-métrages au Festival de Cannes auxquels le groupe a contribué lors de cette édition témoigne de son omniprésence : 49, dont 13 en compétition. Le reste de l’année, la moitié des 200 films français produits l’est avec « le soutien essentiel » du principal financier privé du septième art hexagonal, d’après Le Parisien .
Dans cet écosystème fragile, la mainmise de Vincent Bolloré sur UGC ne risque pas d’éteindre l’incendie. Ce dernier, qui a acquis 34 % du capital du réseau de salles de cinéma en septembre 2025, espère en contrôler la totalité à partir de 2028, de quoi lui permettre d’obtenir ainsi la mainmise sur la distribution des films produits.
La fronde s’organise. « Nous ne pouvons pas continuer d’inscrire notre travail à l’agenda extrémiste et antidémocratique » du milliardaire, avance le scénariste Philippe Mangeot sur Instagram. Il invite à signer la pétition « massivement » pour « convoquer l’État pour la mise en place de nouveaux systèmes de financement du cinéma ».
En compétition avec son nouveau film Garance , Jeanne Herry comprend « la peur et le partage ». En conférence de presse à Cannes, la réalisatrice de Je verrai toujours vos visages a pour sa part martelé qu’il n’était « pas question de liste noire » de son côté, qu’il serait dommage pour le cinéma français de « se passer de tous ces gens ».
