Alors que les discours officiels célèbrent la science, la loi d’urgence agricole marque un net recul des exigences environnementales et sanitaires face aux pressions économiques du secteur.
Il aura fallu un nouveau virus pour que la science et les scientifiques soient remis à l’honneur. En majesté, avec une ministre de la Santé – médecin elle-même – qui a pris soin de s’entourer des meilleurs experts. Pas pour les exhiber comme des faire-valoir, ce qui a pu arriver aux temps noirs du Covid, mais pour parler en toute liberté. Cela n’empêche pas les complotistes de se déchaîner – même si, cette fois, n’y avait pas de vaccin en jeu. Les lumières n’éteindront jamais complètement l’obscurantisme, mais « elles permettent de réfléchir », affirme Stéphanie Rist, pour qui « il faut absolument rendre la culture scientifique accessible au plus grand monde. Dès l’école, à travers les médias, la politique… »
La loi d’urgence agricole discutée à l’Assemblée nationale est un démenti flagrant des belles paroles et promesses de la ministre. Le discours qui s’est imposé en la matière, celui de la droite et de son extrême sans que la gauche n’articule d’alternative forte, se résume ainsi : pour faire face à la concurrence, il faut se débarrasser d’un maximum de réglementations. Le backlash et la détestation de l’écologie partent d’un constat indéniable : les règles ont, avec l’Europe, proliféré tel du chiendent. Au point d’étouffer une profession dont on sait qu’elle doit faire face à des concurrences en dehors de l’Europe, mais aussi parfois à l’intérieur, sans qu’elles ne subissent les mêmes contraintes.
Pour autant, le piège industrialiste est là. L’alliance du gouvernement, des droites et du syndicat agricole historique, la FNSEA, nous ont précipités dedans : au nom de la souveraineté , le pouvoir a mis une sourdine aux demandes des défenseurs de l’environnement et des scientifiques. Les écologistes eux-mêmes ont trop souvent fait preuve d’une radicalité qui les excluait de tout échange.
Les scientifiques, eux, ont été à leur tour écartés autant que possible. La terre, l’air et l’eau sont en train d’être empoisonnés, y compris par l’ agriculture intensive . Les études sur la prolifération, notamment chez les agriculteurs, des cancers et autres maladies provoquées par les pesticides se sont multipliées. Mais on n’a pas vu l’hyperactive ministre de l’Agriculture, Annie Genevard , conférer avec les scientifiques pour une agrobiologie qui permettrait de nourrir le pays et d’exporter sans pour autant empoisonner.
Il existe bien une Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, mais ses crédits ont été réduits et le député paysan Dominique Potier (PS) se trouve bien seul à défendre cet organisme et ses chercheurs. Ce sont bien les multinationales de l’alimentation qui font la loi, même si, parfois, les scientifiques parviennent à les faire un peu reculer. Les chefs étoilés, et ceux des bistrots et cantines, y parviendront-ils davantage ? Plus de 400 d’entre eux ont signé une pétition dans laquelle ils se disent « estomaqués par l’aveuglement des politiques ». Pour faire leur métier « afin de nourrir, et pas pour empoisonner », ils réclament « un moratoire sur les pesticides pour une alimentation durable ». Ceci au nom de l’intérêt des agriculteurs et des consommateurs. Ils pourraient dire aussi que l’ignorance volontaire de ce qu’on fait subir à la terre est un poison. Et une tyrannie.
Nicolas Domenach est un journaliste politique qui a travaillé à la fois en presse écrite, au magazine Marianne dont il a été le directeur adjoint et à la télévision sur Canal + . Il est l'auteur de plusieurs enquêtes politiques dont Nicolas Sarkozy : Off (ed. Fayard, 2011) avec Maurice Szafran . Nicolas Domenach est éditorialiste au sein de la rédaction de Challenges depuis 2014.
