C'est le scénario auquel on refusait de croire. Celui d'un enfermement du débat présidentiel entre les deux candidats radicaux. Avec un deuxième tour opposant celui du RN – Marine Le Pen ou Jordan Bardella – et le patron des insoumis. Si cette grande peur n’est pas nouvelle – elle avait déjà plané sur le pays en 2017 et en 2022 –, elle redevient, pour 2027, plausible, à lire les sondages. A-t-on raison de se faire peur, en esquissant un scénario qui, en envoyant Jean-Luc Mélenchon au second tour, ouvrirait grand les portes de l’Elysée à Jordan Bardella (ou à Marine Le Pen) ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un cauchemar pouvant en cacher un autre, les électeurs prêts à céder aux sirènes du candidat insoumis feront – inconsciemment ? – la courte échelle au candidat du RN pour accéder à l’Elysée.
Tout simplement parce que le potentiel de rejet, dans l’opinion, du RN est moins fort que celui de La France insoumise, plaçant ainsi dans cette hypothèse de second tour le candidat d’extrême droite en situation idéale pour décrocher la timbale présidentielle.
Crédible, ce scénario l’est pour au moins trois raisons. Tout d’abord, Jean-Luc Mélenchon, vieux briscard de la politique – il aura 75 ans au moment du vote et quatre campagnes présidentielles derrière lui – accomplit un parcours sans faute. "Il envoie un signal à ceux qui pensaient que la gauche, c’était fini", relève Bernard Sananès, de l’institut Elabe. Une efficacité qui permet d’accroître sa popularité, nourrie par la démagogie et le communautarisme de son programme et d’envisager cette fois-ci de poursuivre l’aventure. Ensuite, parce que s’il y a un parti qui est quasi assuré de figurer au second tour, c’est bien le RN. Déjà présent en 2002, 2017 et 2022, la formation portée par le tandem Le Pen-Bardella caracole en tête des sondages depuis des mois, quel que soit le postulant retenu.
Enfin, et c’est le plus grave, parce qu’aucun candidat du centre n’a réussi pour le moment à desserrer les mâchoires de l’étau populiste. D’Edouard Philippe à Raphaël Glucksmann, en passant par François Hollande ou Gabriel Attal, ils sont pourtant nombreux à rêver de 2027. Par goût de la revanche, ambition politique, volonté d’alternance… Finalement peu importe leurs motifs. "La difficulté pour eux, explique Bernard Sananès, c’est que l’échec du macronisme aboutit à ce que l’espace politique du centre ressemble à une terre largement brûlée, avec un vote en souffrance. Tous les ingrédients de dynamique et d’arithmétique sont réunis pour rendre plausible l’hypothèse d’un duel Bardella-Mélenchon."
Il reste onze mois aux autres candidats pour déjouer ce scénario du pire, redouté par beaucoup, mais qui se précise inexorablement. En faisant preuve de motivation, de souffle et de sincérité, voire d’abnégation. La France n’a pas nécessairement rendez-vous avec la fureur au deuxième tour, encore faudrait-il que nos candidats se réveillent…
