Anaïs Bordages – Édité par Émile Vaizand – 24 mai 2026 à 9h00
«Il y a un truc dans l'air.» Voilà ce que nous répond Swann Arlaud, sourire en coin, lorsqu'on lui demande comment expliquer la prépondérance de films traitant de collaboration et de résistance au Festival de Cannes 2026. La veille de notre entretien, l'acteur montait les marches pour présenter Notre salut , d'Emmanuel Marre, en compétition pour la Palme d'or. Il y incarne l'arrière-grand-père du réalisateur, Henri Marre, qui fut inspecteur provincial dans la France du régime vichyste du maréchal Pétain, en pleine Seconde Guerre mondiale.
Il ne s'agit pas du seul film de la sélection à s'intéresser de près à cette sombre période de l'histoire française. Hors compétition, Antonin Baudry est venu présenter le premier volet de son ambitieux diptyque, La Bataille de Gaulle: L'Âge de fer . Cette superproduction (plus de 70 millions d'euros de budget pour les deux films) suit l'arrivée du général de Gaulle à Londres en 1940 et la mise en place de la résistance organisée autour de la France libre.
Sur la même thématique, on a aussi pu voir, dans la section Cannes Première, La Troisième Nuit , de et avec Daniel Auteuil. Ce thriller historique très maîtrisé, avec une remarquable photographie signée Jean-François Hensgens, revient sur l'exfiltration de 108 enfants juifs du camp de Vénissieux (Rhône). Le réalisateur incarne l'abbé Glasberg , déterminé à sauver le plus de prisonniers possibles de la rafle, tandis qu'Antoine Reinartz joue le rôle d'un fonctionnaire du régime de Vichy qui va progressivement remettre en question son allégeance au pouvoir en place.
Daniel Auteuil incarne l'abbé Alexandre Glasberg (1902-1981), dans le film La Troisième Nuit , qu'il a réalisé. | Festival de Cannes / SND
En compétition, on trouvait également Moulin , du cinéaste hongrois László Nemes, focalisé sur les derniers jours de Jean Moulin, incarné par Gilles Lellouche. Le film, qui met en scène un jeu du chat et de la souris entre le chef de la résistance et son bourreau, Klaus Barbie (joué par Lars Eidinger), s'attache à montrer Jean Moulin comme un homme héroïque mais faillible, qui s'inquiète de craquer sous la torture.
Fatherland , autre film en lice pour la Palme d'or, s'intéresse quant à lui aux retombées morales de la Seconde Guerre mondiale , outre-Rhin cette fois-ci. Le film raconte le retour de l'écrivain Thomas Mann (1875-1955) en Allemagne en 1949. Après s'être exilés en Suisse et en France au moment de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, puis aux États-Unis pendant le conflit, lui et sa fille Erika doivent se confronter à une patrie méconnaissable, dévastée par la défaite, mais encore rongée par l'idéologie nazie .
Sandra Hüller (Erika Mann) et Hanns Zischler (Thomas Mann) dans Fatherland , de Paweł Pawlikowski. | Agata Grzybowska / Festival de Cannes
Le réalisateur polonais Paweł Pawlikowski filme comme à son habitude dans un somptueux et rigoureux noir et blanc et isole visuellement ses personnages, au milieu d'une foule ou seuls sous d'imposants monuments historiques, comme pour mieux souligner leur aliénation dans un pays avec lequel ils sont désormais en décalage.
Sur le sujet de la Seconde Guerre mondiale, la proposition la plus forte et singulière de ce 79 e Festival de Cannes reste cependant celle d'Emmanuel Marre. Notre salut surprend par un dispositif formel inédit. Avec une lumière crue, une caméra à l'épaule et des acteurs employant un phrasé contemporain, le film déjoue de nombreux codes du film d'époque. Swann Arlaud nous explique que le réalisateur «cherchait une vérité, une vérité au présent, parce qu'on a tendance à regarder l'histoire d'en haut. Mais comment ça se passe quand on la vit, mais qu'on ne connaît pas la fin?»
L'acteur vu dans Anatomie d'une chute (2023), Grâce à Dieu (2019) ou Petit Paysan (2017), un des plus passionnants et engagés du cinéma français actuel, confie avoir été intrigué par l'incarnation de cet homme à la fois banal et énigmatique. Un entrepreneur raté et égoïste, «patriote du management» , tel qu'il est décrit dans le film, dont on ne comprend pas toujours les motivations idéologiques.
«Le personnage pose une question à laquelle je n'avais pas de réponse , indique Swann Arlaud. Pourquoi, jusqu'au bout, est-ce qu'il a tenu sa ligne? Est-ce un fervent pétainiste jusqu'au-boutiste? Est-ce un opportuniste? Est-ce qu'il agit par conviction? Est-ce qu'il agit par lâcheté? Si c'est un opportuniste, pourquoi n'a-t-il pas retourné sa veste quand il a senti que le vent tournait? Le point de départ, c'est quand même quelqu'un qui a existé et Emmanuel [Marre] se pose aussi ces questions-là.»
Le scénario d'Emmanuel Marre se base ainsi sur la correspondance entre son aïeul Henri Marre, inspecteur au Commissariat à la lutte contre le chômage de Limoges (Haute-Vienne), et sa femme Paulette (dont le rôle est tenu par Sandrine Blancke). Les comédiens ont ensuite improvisé pendant la majorité des scènes, ce qui explique le style de mise en scène et le langage moderne. «De toute façon, à partir du moment où on travaillait en improvisation, on ne pouvait pas changer notre manière de parler. C'était impossible» , justifie Swann Arlaud. Un processus peu commun pour un film d'époque, qui lui confère une grande spontanéité… et une contemporanéité troublante, tout comme la musique anachronique qui ponctue Notre salut .
Sandrine Blancke (Paulette Marre) et Swann Arlaud (Henri Marre, son mari dans le film), dans Notre salut , d'Emmanuel Marre. | © Michigan Films & Kidam / Condor Distribution
Dans un contexte d'extrême-droitisation globale, à quelques mois de l' élection présidentielle en France, la prépondérance de films sur cette période sombre de notre histoire interroge. En mars, est également sorti Les Rayons et les ombres , de Xavier Giannoli , biopic consacré au collaborateur Jean Luchaire.
Lors de la conférence de presse du film Moulin , lundi 18 mai à Cannes , un journaliste du média en ligne Paroles d'honneur a judicieusement souligné ce parallèle historique: «Le Rassemblement national, fondé par des collaborateurs de Klaus Barbie, a une chance d'arriver au pouvoir. Pensez-vous qu'il est aujourd'hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national?» L'équipe du film a botté en touche : «Je n'ai pas de réponse à ça, monsieur» , s'est contenté de répondre Gilles Lellouche, tandis que László Nemes a poursuivi: «On n'est vraiment pas là pour commenter la politique française.»
Extrait de la conférence de presse du film «Moulin», le lundi 18 mai, à Cannes (Alpes-Maritimes). | France Télévisions / Brut
Swann Arlaud est moins réticent à souligner les «zones de résonance avec ce qu'on est en train de vivre aujourd'hui» , notamment au niveau du langage. «C'est terrifiant parce que les résistants, on les appelait des “terroristes”. Aujourd'hui, on a les “écoterroristes”. La “valeur travail”, c'est très pétainiste, ça. En ce moment, ça revient beaucoup. Et la préférence nationale… Forcément, le film fait écho [au présent].»
La rigueur morale et la radicalité esthétique de Notre salut rappellent le choc provoqué par un autre film sur la Seconde Guerre mondiale, La Zone d'intérêt , récompensé par le Grand Prix du jury à Cannes en 2023. Chez Jonathan Glazer, l'horreur des camps restait hors du cadre, mais s'immisçait dans le récit à travers notamment un méticuleux travail sur le son , tandis que Notre salut opère une sorte de hors-champ verbal.
Ses personnages, la plupart du temps cantonnés à leurs bureaux, voient la laideur de leurs actes mise à distance par le jargon administratif, technique et parfois incompréhensible qu'ils emploient: stocks, statistiques, groupements, etc. Un rappel que l'horreur des régimes totalitaires n'est pas toujours aussi flagrante et immédiate qu'on ne pourrait le croire.
«Ce sont tous ces endroits de tabous dans les familles , précise Swann Arlaud. On dit qu'il “travaillait à la lutte contre le chômage, etc.”. Mais attends, qu'est-ce que ça veut dire, en fait? C'était quoi la lutte contre le chômage à Vichy en 1942? Allons voir un peu. Ah oui, donc on triait les travailleurs, on triait les étrangers, on faisait des groupements et donc il y avait du “ramassage” de centaines de juifs, mais pour aller où?»
Comme La Zone d'intérêt , Notre salut met en relief la triste banalité du mal et invite le spectateur à se questionner sur son propre compas moral. «C'est une invitation à se regarder soi-même, à regarder son histoire familiale et l'histoire du pays , estime Swann Arlaud. À regarder le passé, mais du coup le présent aussi.»
Swann Arlaud dans Notre salut , d'Emmanuel Marre. | © Michigan Films & Kidam / Condor Distribution
Évidemment, si l' histoire venait à se répéter, «ça ne se produira pas de la même manière, parce que ce n'est pas le même siècle, ce ne sont pas les mêmes personnes , tempère l'acteur. On ne sait pas ce qui peut se produire. Mais ce qu'on peut regarder, c'est les faits. On se demande: “Est-ce qu'on est en train de revivre les années 1930?” À l'époque, c'était plutôt Adolf Hitler que Léon Blum. Là aussi, actuellement, on est sur une diabolisation de la gauche. Donc, factuellement… Regardons ce qu'il s'est passé dans ces années-là et à quel endroit, en tant que spectateur, on peut y voir des résonances, des ponts. L'idée, c'est que chacun se questionne par rapport à ça.»
Swann Arlaud emploie l'analogie avec un procès: «Nous, on n'amène pas le verdict. Ce qu'on amène, c'est l'instruction. On dit: “Alors voilà, il s'est passé ça.” Mais c'est comme [l'émission] “Strip-Tease”, c'est-à-dire qu'on montre, mais qu'on ne juge pas. Et du coup, en tant que spectateur, on peut recevoir les choses et se faire son propre avis.» À la fin de la projection de gala à Cannes, alors que les applaudissements du public retentissaient dans le Grand Auditorium Louis-Lumière, Emmanuel Marre s'est contenté d'une déclaration simple et sans équivoque: «Plus jamais ça.»
