Après le mauvais temps, les temps mauvais. Alors que la crise énergétique provoquée par la guerre au Moyen-Orient s’installe dans la durée en France, le gouvernement temporise sur son coût pour les finances publiques. En annonçant de nouvelles aides ciblées , à l’attention des secteurs et des Français les plus affectés par la hausse des prix du carburant, jeudi, les ministres ont pris soin d’éviter la question qui fâche : qui va régler l’addition ?
Lors de cette conférence de presse, la première depuis qu’il est à Matignon, Sébastien Lecornu a promis le déblocage de 710 millions d’euros , portant le coût des différents dispositifs de soutiens proposés depuis le mois de mars à 1,7 milliard d’euros. Ces mesures, non financées jusqu’à présent, viennent donc creuser le trou que provoque déjà le conflit dans les finances publiques.
Évalué à 6 milliards d’euros, mi-avril, en raison notamment des intérêts de plus en plus lourds sur la dette publique, ce coût total va augmenter, ont confirmé les ministres de Bercy David Amiel et Roland Lescure, vendredi. Selon différentes sources, il pourrait atteindre finalement 10 milliards d’euros. De quoi transformer le prochain exercice budgétaire en casse-tête insoluble, ou presque, pour le gouvernement.
De fait, les mauvais indicateurs s’accumulent depuis plusieurs semaines. La Commission européenne a prévenu que le déficit français pourrait grimper de 5 % à 5,7 % en 2027 en l’absence de nouvelles mesures d’économies. Et le Fonds monétaire international a revu à la baisse sa prévision de croissance, (déjà nulle au premier trimestre) jugeant « insuffisant » le rythme de redressement actuel. Pire, selon une étude réalisée par l’agence américaine S&P, il existe désormais « un risque de récession » en France.
Dans ce contexte périlleux, Sébastien Lecornu demande « un tout petit peu de temps » car « les décisions de nouvelles économies pour 2026 qu’on va prendre entre maintenant et mi-juin doivent évidemment être en cohérence avec la copie qu’on va mettre sur la table pour 2027 » , a-t-il expliqué, jeudi, devant la presse. En clair, il a renvoyé les futurs arbitrages à un nouveau « comité d’alerte des finances publiques », organisé en juin.
En attendant ces annonces, potentiellement douloureuses, le Premier ministre s’attache surtout à envoyer quelques gages rassurants. Plutôt que dévoiler des pistes d’économies, jeudi, il a ainsi promis de ne proposer aucune augmentation d’impôt l’automne prochain, et martelé son souhait d’éviter des « coups de rabot aveugle » dans la dépense publique.
« Il ne faut pas non plus confondre vitesse et précipitation. On peut être très rigoureux dans la gestion de l’argent public sans faire n’importe quoi », a-t-il par exemple déclaré. Quant à Roland Lescure, le ministre de l’Économie a pris soin de relever tous les « facteurs de résilience » de notre économie face à la crise, contre les « prophètes de malheur. »
Il n’empêche, malgré ces différentes précautions, le gouvernement va devoir trouver de vraies économies, s'il souhaite maintenir son objectif de déficit à 5 %. Outre les annulations de crédit (4 milliards d’euros pour l’État, 2 milliards pour la Sécurité sociale) déjà évoquées il y a quelques semaines par les ministres, on comprend que certains publics pourront être mis à contribution. Et dans le contexte actuel, la moindre piste peut s’avérer explosive.
Illustration avec les entreprises. Loin d’envisager une taxation des superprofits des géants pétroliers, comme le réclame la gauche, le gouvernement s’attire les foudres du patronat pour son souhait de geler les allègements de charges dont il bénéficie sur les bas salaires.
Le ministre des comptes publics David Amiel a effectivement expliqué vendredi qu’une augmentation générale des allègements liée à la hausse du Smic, elle-même provoquée par la hausse de l’inflation consécutive à la guerre au Moyen-Orient, « s’élèverait à plus de 2 milliards d’euros » , et ne serait pas « ciblée » . Elle bénéficierait « à la fois à des entreprises qui vont mal et des entreprises qui vont bien (...) des entreprises qui augmentent les salaires et d’autres qui ne le font pas » , a-t-il répondu, face à la fronde qui gagne l’ensemble des organisations patronales.
Des conditions qui expliquent, sans doute, la timidité du chef du gouvernement au moment d’annoncer la douloureuse et d’allumer la mèche des critiques. Reste que cette temporisation agace, notamment au Sénat, où l’on presse le Premier ministre de présenter ses pistes d’économies avec un projet de finances rectificatif. Quoi qu’il en soit, Sébastien Lecornu le sait : après le sucré des aides, viendra le salé de l’addition.
