De François Mitterrand à Jacques Chirac, les candidats qui ont marqué l’histoire présidentielle française ont compris qu’on ne sollicite pas le pouvoir suprême comme on présente un plan comptable. Gabriel Attal s’inscrit dans cette vieille tradition monarchique française où il faut d’abord séduire avant de gouverner.
La déclaration de candidature à la présidence de la République se doit d’être d’amour. Certains ont cru qu’en adoptant un costume sérieux et un discours austère ils pourraient attirer des suffrages. Naufrage sans appel : en janvier 1995, Edouard Balladur, en direct de son bureau de l’hôtel Matignon, remplissait son formulaire déclaratif avec l’enthousiasme d’un haut fonctionnaire s’apprêtant à ponctionner vos économies. Il restait même assis alors qu’il vaut mieux être debout en solliciteur, le corps incliné devant les votants. Il avait tout faux. Il ne s’en remettra jamais, pas plus que Michel Rocard, en octobre 1980, lors du crash de son appel de Conflans-Sainte-Honorine : l’impétrant amateur ne savait pas quelle caméra regarder parce qu’il avait un maître en tête, François Mitterrand, et non les électeurs.
Gabriel Attal, qui a tout visionné de ces moments clés où une carrière peut se transformer en destin, ne s’est pas trompé sur un point essentiel : une déclaration de candidature est affaire de sentiments. Le soupirant avait soigné le cadre pour en souligner la profondeur. Pour l’enfant de l’Ecole alsacienne (Paris VI e ), il fallait bien la solidité des siècles d’un village de l’Aveyron, Mur-de-Barrez, pour adosser sa demande. Ce qu’il fit en décalquant les règles avec son costume de cérémonie azur et une cravate nouée sur chemise blanche. Sur fond, bien sûr, de ciel bleu et de drapeau tricolore.
Le message c’est le paysage, mais aussi les mots d’amour qu’il roucoulait sans trébucher : « Je vais vous parler avec mon cœur… » Les ricaneurs le guettaient, mais il enchaînait sans se troubler avec des mots simples et longuement ouvragés. « Parce que j’aime profondément la France et les Français, je suis candidat à la présidence de la République. » Rien d’original. On dirait la chanson d’amour au naturel ciselé que Michel Berger a écrite jadis pour France Gall : « Juste deux ou trois mots d’amour pour te parler de nous. » Deux ou trois mots qui résonnent encore en nous plus que la plupart des déclarations d’amour politique. Certaines n’ont laissé aucune trace, telle celle de Bruno Retailleau qui se lançait en février dernier « par sens du devoir ». Il y a plus excitant. Ou celle de Lionel Jospin, en 2002, qui envoyait sa candidature par fax à l’AFP. Alain Madelin lui, en 2000, avait choisi un chapiteau de cirque au bois de Boulogne, au milieu des funambules… Peu sérieux, tel le cultissime Ferdinand Lop qui, d’entrée, proposait en 1953 « l’extinction du paupérisme après 22 heures ». Bizarrement, on ne lui accorda guère de crédit.
Dans cette liturgie, Gabriel Attal avait en tête Jacques Chirac candidat à sa propre succession qui, en février 2002, répondait à une question de la maire d’Avignon, Marie-Josée Roig, entourée de pékins enthousiastes : « J’ai voulu le dire au milieu des Français. J’aime les Français… » Chirac savait que, depuis Henri IV, le monarque se doit de parcourir les provinces pour inviter les manants à lui conférer le pouvoir suprême. Ce qui n’est pas rien. François Mitterrand, lui, confie en mars 1988 à la télévision son intention de se représenter en répondant d’un « oui » timide à la question d’intention. Suivra quelques jours plus tard une déclaration de guerre contre « les esprits intolérants, les partis, les clans ». L’amour oui. Mais la politique est d’abord un combat. Chacun le livre à sa façon.
Nicolas Domenach est un journaliste politique qui a travaillé à la fois en presse écrite, au magazine Marianne dont il a été le directeur adjoint et à la télévision sur Canal + . Il est l'auteur de plusieurs enquêtes politiques dont Nicolas Sarkozy : Off (ed. Fayard, 2011) avec Maurice Szafran . Nicolas Domenach est éditorialiste au sein de la rédaction de Challenges depuis 2014.
