L’Observatoire des inégalités propose de définir un seuil de richesse officiel pour mieux orienter les politiques publiques, une initiative qui divise les experts
Faut-il définir en France un « seuil de richesse » comme il existe un seuil de pauvreté ? L’idée est défendue par l’Observatoire des inégalités pour pouvoir notamment davantage faire contribuer les plus aisés, mais elle fait débat en raison de la grande hétérogénéité des situations.
Dans son dernier rapport consacré aux « riches en France » publié mardi, cette association fixe le « seuil de richesse » au double du niveau de vie médian en France : 4 292 euros mensuels après impôts pour une personne seule, 6 400 euros pour un couple, 10 700 euros pour un couple avec deux adolescents. Cela représente 7,5 % de la population, soit 4,8 millions de personnes, selon cette association spécialisée dans l’analyse des inégalités sociales.
Formaliser un tel indicateur dans les statistiques officielles pourrait, par exemple, servir à déterminer à partir de quel niveau on peut ne plus bénéficier de certaines niches fiscales, selon Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. « Si aujourd’hui on pense qu’il faut faire un effort, fixer des seuils c’est important. […] L’important pour nous, c’est de ne pas focaliser seulement sur les ultra-riches, une poignée de personnes », explique Louis Maurin.
Un tel seuil n’existe pas actuellement, faute de politique publique nécessitant un tel indicateur et parce que la richesse ne fait pas l’objet d’une définition partagée, relèvent les statisticiens.
Il n’existe pas de « définition communément admise de la richesse, contrairement à la pauvreté », relève Michel Duée, responsable du département des ressources et des conditions de vie des ménages de l’Insee. Le seuil de pauvreté est fixé à 60 % du revenu médian, soit 1 288 euros par mois pour une personne seule.
« Il est utile d’avoir un taux de pauvreté pour mener des politiques de réduction de la pauvreté. Mais quels seraient les objectifs d’un seuil de richesse ? Pour réduire les inégalités, on peut se satisfaire de réduire le nombre de riches, mais dans une optique de politique économique, ce n’est pas une bonne nouvelle », note Pierre Madec, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques.
Des réflexions sont en cours au Conseil national de l’information statistique, organisme chargé d’évaluer les besoins en statistiques. « Plutôt qu’une approche sur les seuls revenus, on s’oriente » vers un « ensemble d’indicateurs qui permettent d’identifier différentes dimensions de la richesse », explique Michel Duée. Car « l’hétérogénéité dans la catégorie des « riches » est immense, entre un cadre supérieur et Bernard Arnault », note Pierre Madec. La richesse peut renvoyer aux revenus, au patrimoine ou aux conditions de vie, des dimensions qui ne se recoupent pas forcément. « On peut être riche en revenu et pauvre en patrimoine et vice versa », ajoute-t-il.
« 5 % des gens n’ont que de hauts patrimoines mais pas de hauts revenus et 5 % ont des hauts revenus mais pas de gros patrimoines », tandis que 5 % des gens cumulent hauts revenus et hauts patrimoines, explique Michel Duée, alors que l’Insee s’est penchée sur cette question dans son étude « France, portrait social », publiée fin 2025. La perception de la richesse varie aussi selon les individus et leurs revenus, comme le montre le baromètre d’opinion publié par la Drees, la direction statistique des ministères sociaux.
L’Insee publie des travaux concernant différentes catégories, « mais pas avec le terme de « riche », qui est connoté et difficile à appréhender », note Michel Duée. « Nous parlons de personnes « à hauts revenus » ou « à hauts patrimoines », des « 1 % les plus aisés » ou « 10 % les plus aisés » selon les études, mais nous n’utilisons pas le terme de riche, parce qu’il n’y a pas de définition unanimement reconnue de la richesse », ajoute-t-il.
L’Insee qualifie déjà d'« aisées » les populations qui se situent au-dessus de 1,8 fois le niveau de vie médian, observe Louis Maurin, qui relève qu’en pratique des seuils existent déjà. Les allocations familiales deviennent fortement dégressives au-delà d’un certain niveau de revenus, proche du seuil proposé par l’Observatoire, observe Louis Maurin. Les allocations sont fortement réduites à partir de 6 665 euros mensuels par ménage.
