La retraite à 62 ans ? C’est un « totem », un « pilier » du Rassemblement national, assure son vice-président Sébastien Chenu. Mais le pilier manque de stabilité. En témoigne la déclaration de Jordan Bardella qui, questionné dans un journal allemand sur la possibilité de repousser cet âge légal de départ, a répondu être « en train d’examiner la question » . Et voilà que la maison d’extrême droite tremble.
Vingt-quatre heures après la publication de l’interview du président du parti au Frankfurter Allgemeine Zeitung le 12 mai, Marine Le Pen fait entendre un autre son de cloche. La position du RN sur les retraites « reste d’actualité » , déclare-t-elle sur RTL . La contradiction entre les deux discours saute aux yeux. Et oblige désormais les élus du parti à déployer des trésors d’agilité pour essayer de retomber sur leurs pieds.
Sur TF1 le 20 mai, le député Laurent Jacobelli affirme ainsi que 62 ans ou plus de 62 ans, « les deux chiffres sont bons ». « Quand vous avez 62 ans d’âge limite, vous avez aussi à côté 42 annuités qu’il faut avoir réalisées. Moi j’ai commencé à travailler assez tard, donc si on calcule mon âge de départ à la retraite, il sera au-dessus de 62 ans, donc les deux sont vrais », tente-t-il d’expliquer. Le RN pourrait donc aller au-delà de 62 ans ? « Non, c’est 62 ans. Mais c’est le nombre d’années de cotisation qui détermine l’âge effectif. » C’est oui, mais c’est non.
Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ? Pour déminer la petite phrase du président du parti, ses représentants mettent en avant le contexte économique global qui « s’aggrave ». En tenant compte de ce paramètre, « on va regarder comment atteindre cet objectif » de 62 ans, tente Sébastien Chenu le 19 mai sur franceinfo. Mais « non non non non non » le RN ne changera pas de discours, martèle-t-il. Tout comme Laurent Jacobelli qui assure qu’une évolution « n’est pas à l’ordre du jour » … avant de déclarer quelques secondes plus tard qu’ « on examine tout ». Comprends qui peut.
Ce qui est clairement compréhensible en revanche, c’est que le Rassemblement national patauge dans l’attente de la décision de la cour d’appel de Paris sur l’inéligibilité de Marine Le Pen. Difficile en effet d’avancer sur un programme présidentiel sans savoir qui le portera. Cet obstacle pourrait ne pas en être un, si la triple candidate à l’Élysée et son poulain tenaient le même discours. Mais il n’en est rien et les retraites ne sont qu’un exemple parmi d’autres.
Début mai, la taxation des superprofits a offert une nouvelle illustration des divergences. Alors que Marine Le Pen a jugé « normal » que les pétroliers « contribuent à l’effort national par une taxation exceptionnelle sur les surprofits » qu’ils ont réalisés, Jordan Bardella a lui estimé que, « dans un pays qui a 46 % de prélèvements obligatoires », cette proposition n’était pas sa « priorité » . Moins concret mais tout aussi révélateur, Marine Le Pen s’est de nouveau présentée sur RTL comme « ni de droite ni de gauche » . Et Jordan Bardella, est-il de droite ? L’ancienne numéro 1 du RN ne s’offusque ni ne contredit Thomas Sotto. « Bah oui, quand on est ni de droite ni de gauche, on peut accueillir des gens de droite et des gens de gauche et c’est très bien », lâche-t-elle.
La réplique sonne comme un aveu de l’écart de lignes de plus en plus visible entre les deux figures du parti. Quand Jordan Bardella a été reçu à plusieurs reprises par le Medef et fait tout pour séduire le patronat, Marine Le Pen continue, à mille lieues de cela, de mettre en avant sa proximité avec les classes ouvrières. Pour tuer dans l’œuf le procès, Marine Le Pen rappelle que son alliance avec Jordan Bardella ne date pas d’hier et « je crois savoir qu’on était parfaitement d’accord sur les projets que nous avons présentés aux Français », assène-t-elle. C’était une époque où il n’était pas question de se faire remplacer dans la course à l’Élysée par son poulain. Pour 2027, le projet du parti sera plus vraisemblablement tranché par la Cour d’appel de Paris le 7 juillet. Sur les retraites et sur tout le reste.
