Chef des 220 commandos parachutistes français, le commandant Benoît Valadier s’enorgueillit d’écrire à son tour l’histoire de la « pointe de tungstène » de l’armée française
A près avoir enchaîné de longues missions en Afghanistan et au Sahel, à 43 ans, Benoît Valadier entrouvre pour la première fois les coulisses du mythique Groupement des commandos parachutistes (GCP) dans un ouvrage publié chez Mareuil Éditions . Une plongée historique et contemporaine à l’ombre de cette unité envoyée à l’avant des troupes, parfois derrière les lignes ennemies.
À l’heure où l’on se bat à grands coups de missiles et de drones du côté de l’Ukraine ou du Moyen-Orient, n’y a-t-il pas quelque chose d’anachronique à continuer de faire la guerre en parachute ?
À l’heure où l’on se bat à grands coups de missiles et de drones du côté de l’Ukraine ou du Moyen-Orient, n’y a-t-il pas quelque chose d’anachronique à continuer de faire la guerre en parachute ?
Les avancées technologiques le laissent croire mais, si les drones permettent de contrôler une ligne de front gelée, rien ne remplace le soldat lorsqu’il s’agit de mener une action spécifique au sol : attaquer une sentinelle ou bien un poste de commandement enterré, par exemple. Sans parler du renseignement et de son interprétation. Face à la sophistication croissante des combats, un retour aux fondamentaux d’ailleurs s’impose. Cela peut paraître schizophrène, mais la force d’un commando-para reste aussi de maîtriser le b.a.-ba d’un combat souvent hérité des unités spéciales de la Seconde Guerre mondiale. Le fameux paradoxe low-tech/high-tech, lorsque des soldats capables de s’orienter aux étoiles, de crocheter une serrure et de combattre au couteau incarnent cette capacité à faire la différence là où la machine atteint ses limites.
Le dogme du parachutage à haute altitude, longtemps gage de sécurité et de discrétion, semble en revanche bousculé par le saut au ras du sol, sous les radars ?
Ou bien alors il faut faire l’inverse, choisir la très haute altitude qui, passé 3 600 mètres, nous oblige cependant à être équipés de masques à oxygène pour monter jusqu’à 8 000. Cette tactique s’affranchit d’autant mieux des défenses adverses que nous pouvons être largués très loin de la zone de poser. Mais le saut à très basse altitude, parfois moins de 150 mètres, permet également à l’avion de voler sous la couverture radar.
Vous comparez les GCP à la « pointe de tungstène » des troupes aéroportées, modèle du genre réellement unique en Europe ?
Il n’existe pas d’autre unité aussi complète que la nôtre, avec ce mode de mise à terre et qui, une fois au sol, peut être utilisée pour attaquer, capturer, détruire ou renseigner. Les Pathfinders britanniques sont ceux qui se rapprochent le plus de nous , mais ils jalousent énormément l’emploi du saut opérationnel que nous avons éprouvé dix ans durant au Mali.
Être élevé au rang de commando n’est évidemment pas à la portée du premier parachutiste venu parmi les 10 000 à l’œuvre dans l’armée française…
Environ 10 à 15 % seront retenus parmi tous ceux que leur régiment a déjà sélectionnés en amont, soit une vingtaine par an. Si les tests sont toujours aussi physiquement très exigeants – avec davantage de corps à corps notamment – c’est aussi pour nous permettre de voir ce qu’ils sont encore capables de faire une fois à bout de forces et de stress. Lors de la deuxième semaine de sélection, nous nous arrangeons d’ailleurs pour qu’ils ne dorment pas afin de les pousser dans leurs retranchements.
Sur le plan psychologique, existe-t-il un profil rédhibitoire type ?
Nous fuyons les mythomanes ou les individualistes pour ne retenir que des gens équilibrés, capables de décider seul quand le parachutage, hélas, se passe mal et qu’il vous conduit à l’isolement en terrain ennemi. Dans ces circonstances, la tête brûlée avide de sensations fortes, celui qui attend le week-end pour aller faire du base-jump , ne nous est d’aucune utilité.
Structuré au début des années 1980, le module d’alerte H-24 des GCP n’a guère changé depuis…
À l’échelon national d’urgence, une petite quarantaine de membres du GCP se relaient afin de décoller de France au maximum douze heures après l’alerte. En 1991, lors de l’opération Tempête du désert en Irak , il avait fallu envoyer les gendarmes à la recherche des soldats que nous n’avions pu joindre chez eux. C’est la raison pour laquelle encore aujourd’hui, et malgré les portables, ceux-là ont l’interdiction de s’éloigner de leur garnison d’attache.
Parmi les pires souvenirs recueillis auprès des vétérans, l’opération Turquoise semble avoir été la plus traumatisante dans l’histoire des commandos ?
En 1994, le Rwanda était dans un chaos sans nom. Et l’odeur de mort omniprésente, avec partout des cadavres coupés à la machette. Les anciens que j’ai rencontrés ont plus de 60 ans aujourd’hui, mais leur voix tremble encore lorsqu’ils en reparlent. Plus récemment en Centrafrique, l’opération Sangaris fut également un traumatisme plus marquant que d’autres, avec là aussi des corps jonchant les rues sous le regard haineux d’une population continuant de s’entretuer. Comment se remettre enfin de l’Afghanistan, là où à l’été 2011 des commandos ont été contraints d’aller récupérer sous le feu les corps déchiquetés et encore fumants de leurs camarades piégés par les talibans ? Ce pays fut le tombeau de sept GCP.
Malgré la rudesse des affrontements avec les djihadistes et un départ à reculons, la décennie passée au Sahel ne fut-elle pas aussi une école de guerre à ciel ouvert ?
Une formidable école de perfectionnement, je dois l’admettre. Nous avons pu mettre en pratique beaucoup de choses que nous répétions à l’entraînement depuis très longtemps. En particulier le saut opérationnel – rarissime auparavant – avec son isolement assumé sur le terrain, mais aussi les longues patrouilles en autonomie, durant plusieurs dizaines de jours parfois.
Dans l’imaginaire collectif, tirer sur un parachutiste en l’air demeure l’infranchissable tabou. Même dans la plus sale des guerres ?
Je crois que ce code d’honneur est une légende malheureusement, car l’on ne compte plus ceux qui se sont fait tirer comme des lapins depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi pour cela que nous sautons de nuit, assez loin de l’objectif, en terminant l’infiltration à pied après avoir caché nos parachutes. Malgré des heures et des heures d’entraînement, au fond le saut n’est pour nous qu’un moyen d’insertion en territoire ennemi. Notre vraie mission commence au sol, déjà pour sécuriser la zone où d’autres paras se poseront.
Si le matériel s’est perfectionné, le sort d’un commando-para semble toujours d’être chargé comme une mule…
Les nouvelles voiles pouvant supporter jusqu’à 250 kilos, nous voilà paradoxalement toujours plus lestés en effet. Quand le para lambda embarque 60 à 80 kilos de matériel, certains GCP croulent sous des charges si lourdes qu’ils sont contraints de patienter allongés dans l’avion, sanglés à plat ventre sur leur caisse contenant vivres et munitions. Je ne vous cache pas que la chute est alors un soulagement.
