À chaque sommet du G7, les dirigeants cherchent le compromis entre intérêts nationaux divergents. Mais la réussite d’un accord ne dépend pas seulement des négociations diplomatiques. Les travaux du Social Economics Lab de Harvard montrent qu’aux yeux des citoyens, la question décisive reste celle de l’équité : qui gagne, qui paie et qui est laissé de côté.
Du 15 au 17 juin, les dirigeants du G7 se sont retrouvés à Evian, sous présidence française, pour chercher des « points de convergence malgré les désaccords » . Commerce, climat, déséquilibres mondiaux : les dossiers ne manquent pas. Mais la contrainte la plus forte ne se trouve sans doute pas autour de la table : elle est dans les opinions publiques. Un accord international, aussi bien négocié soit-il, ne tient dans la durée que si les citoyens le jugent acceptable. Or la recherche menée au Social Economics Lab à Harvard , fondée sur de grandes enquêtes internationales, livre des indications précises, et parfois surprenantes, sur ce qu’ils pensent réellement. Un fil rouge est constant : ce qui fait ou défait le soutien des opinions, c’est moins le contenu technique des politiques que le sentiment d’équité, l’idée que chacun y contribue et en bénéficie de façon juste.
Premier enseignement : les citoyens ne jugent pas l’ouverture internationale à l’aune de ses seuls effets économiques d’ensemble. Interrogés sur le commerce, ils se montrent souvent sensibles aux gains liés (des prix plus bas, un choix plus large), mais ce qui détermine leur soutien, c’est surtout la répartition de ces gains : qui profite, qui perd, et si les perdants sont compensés. Une part importante des personnes interrogées approuve ainsi l’ouverture commerciale en principe, tout en s’y opposant dès lors qu’elle paraît laisser certains travailleurs ou certaines régions au bord de la route.
Deuxième enseignement : derrière ces jugements se cache souvent une vision du monde plus profonde, la pensée à somme nulle, c’est-à-dire la croyance que ce que gagne un groupe, un pays ou une entreprise se fait nécessairement au détriment d’un autre. Cette vision, loin d’être marginale, n’est pas anodine : ceux qui voient l’économie mondiale comme un gâteau de taille fixe tendent à être plus protectionnistes, réticents à l’égard de l’immigration et méfiants envers la coopération internationale. Pour eux, tout accord ressemble à un marché de dupes : si l’autre y gagne, c’est que nous y perdons. Or ces croyances ne tombent pas du ciel. Elles sont façonnées par l’expérience vécue : les personnes qui ont grandi dans des périodes de faible croissance, ou qui ont connu peu de mobilité ascendante, tendent à percevoir le monde davantage comme un jeu à somme nulle. C’est un point essentiel pour le G7 : la défiance envers la coopération n’est pas une humeur passagère ; elle reflète, en partie, des expériences économiques vécues sur la durée. Mais cela signifie aussi qu’elle n’est pas immuable : des gains tangibles et visiblement partagés peuvent, avec le temps, la faire reculer.
Troisième enseignement, qui touche directement l’Etat providence, et particulièrement les politiques d’immigration. Sur ses conséquences culturelles et sociales, comme sur le niveau souhaitable de celles-ci, les opinions divergent, et c’est le propre du débat démocratique. Les enquêtes éclairent un point plus circonscrit : la perception des réalités économiques, qui s’écarte souvent des faits. Dans plusieurs pays, dont la France, les personnes interrogées surestiment la part des immigrés dans la population, leur taux de chômage et leur dépendance aux aides sociales, et sous-estiment leur niveau d’éducation. Avec des conséquences bien réelles : le simple fait d’amener les répondants à penser à l’immigration avant de les interroger sur la redistribution réduit leur soutien à celle-ci. Autrement dit, la solidarité nationale repose moins sur les chiffres que sur l’idée que l’on se fait de ses bénéficiaires : ici encore, c’est le sentiment d’équité qui est en jeu. Si l’Etat providence paraît profiter à d’autres, son socle politique s’effrite, même lorsque les faits disent le contraire. Et corriger les chiffres ne suffit généralement pas : les récits et les anecdotes pèsent souvent plus lourd que les statistiques.
Si je devais tirer de l’ensemble de ces t ravaux un seul conseil pour le G7 , ce serait celui-ci : faire de l’équité du partage des efforts le principe explicite de conception et de communication des accords internationaux. Concrètement, cela signifie préciser clairement, pour chaque engagement, qui paie, qui gagne et comment les perdants seront accompagnés ; chiffrer les compensations plutôt que les promettre ; et expliquer les contreparties demandées à chacun, qu’il s’agisse de droits de douane, de financement climatique ou de coordination budgétaire. A Evian, chercher des points de convergence entre gouvernements est nécessaire. Mais cela ne suffira pas sans un effort de convergence avec les citoyens.
Stefanie Stantcheva, professeure à Harvard.
Stefanie Stantcheva est Professeur d’Économie à l’Université de Harvard. Ses travaux se sont concentrés sur les effets à long terme de la politique fiscale - sur l'innovation, l'éducation et la richesse. Elle a également étudié les attitudes des gens à l'égard de la fiscalité, des soins de santé, des politiques d'immigration, des politiques environnementales et de la mobilité sociale à l'aide d'enquêtes et d'expériences d'économie sociale à grande échelle. Elle a un master de l’École polytechnique, l’ENSAE et PSE et un Bachelor de l’Université de Cambridge.
