Le régime de la microentreprise a séduit des millions de Français grâce à sa simplicité. Mais cette facilité administrative a un prix : elle ouvre aussi des possibilités d’optimisation, voire de fraude. Tout l’enjeu consiste désormais à préserver un dispositif attractif sans fragiliser l’équité fiscale.
En ce moment, des millions de Français bouclent leur déclaration de revenus. Parmi eux, plus de 3 millions de microentrepreneurs – graphistes indépendants, chauffeurs, professeurs particuliers, artisans… –, avec près de 760 000 nouvelles immatriculations pour la seule année 2025, un record. Pour beaucoup, le choix du régime micro relève de l’évidence : il permet de déclarer son chiffre d’affaires sans comptabilité détaillée, l’impôt étant calculé après un abattement forfaitaire, tant que les recettes restent sous un plafond – par exemple 83 600 euros pour les prestations de services en 2026. Pas de bilan, pas d’expert-comptable…
Derrière ce confort se cache pourtant une question économique sérieuse : la simplicité fiscale est-elle seulement agréable ou modifie-t-elle vraiment les comportements ? D’après des travaux menés à Harvard avec plusieurs coauteurs à partir de l’ensemble des déclarations de revenus en France, la simplicité compte beaucoup. Les indépendants y attachent une valeur réelle : ce que le régime simplifié leur épargne en temps, en charge mentale et en frais de gestion vaut, à leurs yeux, entre 200 et 1 000 euros par an et par personne, selon les estimations. La fourchette est large parce que ce gain varie fortement selon le type d’activité et il tend à croître avec le degré de simplicité du régime.
La complexité administrative n’est pas qu’un désagrément : c’est un coût économique tangible. Il pèse sur des millions de petites activités, décourage parfois la création d’entreprise et explique pourquoi les régimes allégés rencontrent un tel succès. Une politique fiscale qui ignore ce coût se prive d’un levier puissant. Mais la même simplicité a un revers. Un régime plus simple s’accompagne souvent de moins d’informations transmises à l’administration et de moins de vérifications possibles. Les données révèlent plusieurs types de comportement. D’abord, on observe une forte concentration de chiffres d’affaires déclarés juste sous les plafonds du régime simplifié – bien trop nette pour relever du hasard.
Ensuite, au sein des couples, le revenu a tendance à se déplacer d’un conjoint à l’autre pour faire passer l’un des deux sous le seuil et bénéficier du régime allégé. Enfin, certaines situations relèvent du salariat caché : des personnes inscrites comme microentrepreneurs travaillent en réalité pour un seul donneur d’ordre dans des conditions proches du salariat, ce qui réduit les cotisations payées par l’entreprise comme par le travailleur. La simplicité allège les démarches ; elle peut aussi ouvrir la voie à la sous-déclaration. Ce constat dépasse largement le cas des indépendants. Il pose d’abord une question d’équité. Le salarié, dont les revenus sont déclarés par un tiers et prélevés à la source, ne dispose quasiment d’aucune marge de minoration : à revenu égal, tous ne sont donc pas égaux devant l’impôt. Il touche ensuite aux recettes publiques, dans un contexte budgétaire tendu. Il met en question enfin la confiance, vrai ciment du consentement à l’impôt : un système perçu comme inégal érode l’adhésion de tous. Plus largement, un fil conducteur de ces recherches est que la façon dont les gens comprennent et vivent l’impôt – sa complexité, sa lisibilité, son équité perçue – pèse souvent autant sur les comportements que les taux affichés.
La vraie question n’est donc pas de choisir entre impôts simples ou compliqués. Personne ne veut revenir aux liasses comptables, surtout pas un graphiste ou un chauffeur de VTC. Mais comment garder ce régime simple sans qu’il devienne un moyen de payer moins que son dû ? La réponse ne consiste pas à compliquer le formulaire, mais à mieux croiser les informations. Et cela est aujourd’hui davantage possible qu’il y a une quinzaine d’années : une part croissante des indépendants – chauffeurs, livreurs, loueurs courte durée, prestataires en ligne… – est rémunérée via des plateformes numériques, qui peuvent transmettre directement au fisc les sommes versées. Quand une plateforme ou une entreprise cliente déclare déjà ce qu’elle a payé à un indépendant, l’administration peut comparer les chiffres sans rien lui demander de plus. C’est ce qui se passe pour un salarié, dont le salaire est connu du fisc avant même qu’il ne déclare ses revenus. Etendre cette logique aux indépendants permettrait de garder un régime léger tout en rendant la sous-déclaration beaucoup plus difficile.
La leçon est simple : un régime allégé peut rester juste, à condition que les revenus déclarés laissent une trace ailleurs que dans la seule déclaration. Sans cela, la simplicité finit toujours par profiter à ceux qui en abusent, au détriment de ceux qui jouent le jeu.
Stefanie Stantcheva, professeure à Harvard.
Stefanie Stantcheva est Professeur d’Économie à l’Université de Harvard. Ses travaux se sont concentrés sur les effets à long terme de la politique fiscale - sur l'innovation, l'éducation et la richesse. Elle a également étudié les attitudes des gens à l'égard de la fiscalité, des soins de santé, des politiques d'immigration, des politiques environnementales et de la mobilité sociale à l'aide d'enquêtes et d'expériences d'économie sociale à grande échelle. Elle a un master de l’École polytechnique, l’ENSAE et PSE et un Bachelor de l’Université de Cambridge.
