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culturevia Courrier international··7 min de lecture

Honfleur, ou l’incapacité de la France à protéger son patrimoine

Par Tom Levy · Fondateur & directeur de la publication

Personnalités citées :Emmanuel MacronBrigitte MacronNicolas PubreuilSarah LeclercMarianne Doutriaux
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Le contexte

Honfleur, port normand, a été un centre artistique au XIXe siècle, attirant de nombreux peintres impressionnistes. Aujourd'hui, la ville fait face à des problèmes de préservation de son patrimoine historique, exacerbés par le tourisme de masse et des pratiques d'entretien inappropriées.

Ce qu'il faut retenir

Honfleur est confrontée à une crise de patrimoine, avec des bâtiments historiques en péril à cause du manque d'entretien. Des édifices du XVIIe siècle ont dû être évacués en raison de leur état dangereux. La municipalité a lancé des inspections pour évaluer d'autres bâtiments. Le maire et des habitants s'interrogent sur l'impact du tourisme sur la ville et son patrimoine.

Ce que ça change

Cette situation soulève des questions sur la gestion du patrimoine et l'équilibre entre tourisme et vie locale. Les décisions prises par la municipalité pourraient influencer la manière dont Honfleur gère son attractivité touristique tout en préservant son héritage culturel. Les conséquences financières pour les entreprises locales sont également préoccupantes.

L'article complet

Source originale sur courrierinternational.com

Au XIX e siècle, Honfleur était surnommée la cité des peintres. Elle attirait des artistes tels que William Turner, Claude Monet, Georges Seurat, Camille Corot ou encore Eugène Boudin. Et on comprend aisément pourquoi ce port de Normandie éblouissait les maîtres impressionnistes, grâce à ses ruelles pavées et à ses restaurants donnant sur des eaux calmes.

“C’est ravissant, confirme Kamy Thavanesan, une médecin de Bournemouth venue visiter la côte normande avec son fils de 12 ans et son père de 69 ans. Nous avons vu nombre d’endroits charmants, mais ici, c’est vraiment charmant.”

Malgré tout, depuis quelques mois, Honfleur n’est plus évoquée comme un symbole de l’inspiration artistique, mais plutôt comme un emblème de la cupidité. À écouter les critiques, le prétendu berceau de l’impressionnisme illustre aujourd’hui l’incapacité française à protéger son patrimoine du tourisme de masse.

Deux bâtisses du XVII e siècle classées aux monuments historiques ont dû être évacuées, car elles risquaient de s’effondrer. Ces édifices du quai Sainte-Catherine, construit sous Louis XIV, sont devenus dangereux, car leurs propriétaires n’ont pas financé l’entretien nécessaire, préférant créer des ouvertures dans la charpente et les murs porteurs, afin d’agrandir les locations saisonnières et les restaurants, selon des habitants.

La municipalité a commandé des inspections de tous les bâtiments multiséculaires de la ville, craignant que bien d’autres présentent des vices dangereux. Des observateurs sont convaincus que la “crise”, selon le terme choisi par la mairie, augure d’une catastrophe nationale du patrimoine. Un rapport du ministère de la Culture paru en 2025 indiquait que sur 36 512 des 45 070 monuments historiques du pays, 17,88 % nécessitaient “des travaux lourds de restauration” , et 4,90 % étaient “un danger pour le bien ou les personnes”.

Sarah Leclerc, 49 ans, a investi dans l’immobilier à Honfleur, et elle a cocréé une association pour collecter des fonds destinés au patrimoine local : “Nous sommes peut-être en avance par rapport à d’autres, estime-t-elle, mais je pense que ce qui se passe ici se reproduira ailleurs.” Elle s’exprimait face au port dit Le Vieux-Bassin, pendant qu’une équipe spécialisée de charpentiers ayant participé à la reconstruction de Notre-Dame maniait une grue pour consolider les édifices au bord de la ruine, grâce à des étaiements triangulaires en bois pesant 2,4 tonnes.

“La ville a l’air sortie d’une carte postale, mais les consciences s’éveillent, et nous commençons à nous demander ce que nous avons fait de notre carte postale”, ajoute Sarah Leclerc, qui est propriétaire d’un ensemble à colombages divisé en cinq locations de courte durée. D’après elle, les mentalités doivent changer dans une ville qui compte 6 600 habitants et environ 5 millions de visiteurs par an. “Je crois que nous sommes tous coupables d’essayer de gagner [de l’argent] sans investir sur le long terme, concède-t-elle. Parfois, il y a tellement de monde ici que ce n’est même plus instagrammable.”

Nicolas Pubreuil, le maire, réfute l’idée que Honfleur soit confrontée au surtourisme, mais il convient que la ville subit “l’appât du gain”. “Les immeubles résidentiels ont tendance à être mieux entretenus que ceux qui n’ont qu’un usage commercial, mais malheureusement, la rentabilité est telle [dans le centre historique de Honfleur] que tout ici a été cédé au commerce, que ce soit des restaurants, des boutiques ou des locations saisonnières”, détaille-t-il.

Il n’y a plus que quelques habitants à l’année sur le quai Sainte-Catherine, précise le maire. Depuis des années, des Honfleurais affirment que nombre de bâtisses, dont la plupart ont trois à quatre siècles, sont en péril. Le rapport qu’a remis un architecte en 2025 sur deux des plus vétustes a confirmé leurs craintes.

Ce document a recensé, entre autres, des lézardes dans les murs et plafonds, des trous béants dans le briquetage, des planchers qui s’affaissent, des charpentes pourries et des ossatures métalliques déformées. Des murs porteurs avaient été compromis pour installer des systèmes de ventilation et des conduits de cheminée, la chambre froide d’un restaurant avait été installée sur un parquet qui ne pouvait pas supporter ce poids, et des caves étaient soutenues par des “étais en bois sous-dimensionnés”.

Les édifices présentaient des “états de vétusté avancés” et un “risque d’effondrement généralisé”. Les deux ont été évacués et condamnés, quoique, dans les faits, personne n’y vivait à l’année, dans la mesure où tous les appartements étaient sur le marché de la location saisonnière.

Le bistrot des Artistes, situé au rez-de-chaussée d’un de ces bâtiments, a aussi dû fermer. Emmanuel Macron et son épouse, Brigitte, qui viennent à Honfleur pour la Toussaint quasiment tous les ans depuis vingt ans, y mangeaient souvent. Ils se seraient peut-être attablés ailleurs s’ils avaient su que sa cave était considérablement délabrée, que les lambris en bois du rez-de-chaussée étaient déformés sous la pression des étages supérieurs et que des éléments étaient au bord de l’effondrement en raison de l’affaissement du plafond, comme l’indiquait le rapport de l’expert.

En avril, des inspecteurs ont mis en garde contre le risque que les bâtisses voisines soient entraînées dans la potentielle chute des deux autres édifices. Plusieurs ont aussi été évacuées et condamnées de ce fait, et le quai a été fermé à la circulation. Les touristes qui logeaient dans les locations ont dû quitter les lieux sous quelques heures.

L’ensemble immobilier de Sarah Leclerc est bien entretenu, mais il a été évacué, car si l’un des bâtiments au bord de l’effondrement implose, la bâtisse voisine pourrait subir des chutes de pierres ou de morceaux de bois. Dans un quartier où une nuit dans un Airbnb coûte en moyenne 142 euros et donne lieu à un revenu d’environ 15 000 euros par an, selon AirROI, cabinet d’analyses de marché, les pertes de Sarah Leclerc seront considérables même si elle est autorisée à rouvrir en juillet, quand les immeubles dangereux auront été sécurisés. Elle a dit sa colère de ne percevoir aucun soutien financier des autorités, à la fois pour elle et la vingtaine d’autres entreprises qui ont fermé.

Samuel de La Jugannière, gérant du restaurant Le Bouillon, sur le quai, a reçu l’ordre de partir le 1 er avril, alors qu’il installait sa terrasse pour la belle saison. “Ç’a été difficile, témoigne-t-il. On s’est retrouvé dans l’impossibilité de travailler.” Pendant la haute saison, son établissement, qui propose des plats traditionnels comme le boudin noir sauce moutarde avec de la purée (15,90 euros), servait environ 140 couverts par jour. Mais les frais fixes étaient élevés, soit 5 500 euros de loyer mensuel et les salaires de cinq employés. Il doit maintenant faire face aux dépenses, mais sans revenus. “On passe notre temps à jongler entre les banques et les fournisseurs”, se lamente-t-il.

Le restaurateur explique que le bâti historique de Honfleur est délabré à cause des propriétaires d’appartements Airbnb, qui “n’en prennent pas soin”. Il précise que certains ont détruit des cheminées pour gagner de la place, sans se rendre compte qu’ils compromettaient l’intégrité de l’ensemble. “Ils ont enlevé les cheminées dans leurs appartements pour s’agrandir, mais sans retirer celles du dessus, qui ne sont donc plus soutenues par quoi que ce soit.”

Nicolas Pubreuil a néanmoins déclaré que nombre des problèmes structurels avaient été provoqués par les restaurants, plutôt que par les locations. “En libérant un mètre carré d’espace, il est possible de caser une table de quatre personnes en plus, et quatre places, c’est beaucoup d’argent pendant les vacances. Certains [restaurateurs] ont voulu gagner ce mètre carré, mais n’ont pas compris le risque qu’ils créaient pour la solidité du bâtiment.”

Le maire déclare que l’opération visant à étayer les édifices risquant de s’effondrer coûterait plus de 1 million d’euros aux contribuables locaux. Il ajoute que la municipalité engagera des procédures contre les propriétaires afin de recouvrer ces sommes. Si tout se passe bien, ces travaux seront terminés en juillet, à la réouverture du quai. Il faudra en revanche des années et des millions d’euros supplémentaires pour que les bâtisses soient de nouveau habitables.

Marianne Doutriaux, 47 ans, conseillère municipale de l’opposition et militante écologiste, affirme que la crise a pour origine le surtourisme, dans une ville qui, selon elle, fait passer les vacanciers avant les habitants. Elle précise que les vibrations des voitures et des camions de livraison qui transportent des personnes et des biens pour faire tourner l’économie touristique exacerbent des problèmes structurels par ailleurs aggravés par le changement climatique. “Je ne suis pas contre le tourisme, mais je suis contre le surtourisme, déclare-t-elle. Le surtourisme, c’est ce qui se passe quand les gens ne peuvent pas vivre paisiblement dans leur ville.”

Nicolas Pubreuil n’est pas de cet avis et, pour lui, “la ville n’est pas envahie par les touristes”. “Quand on a la chance de gagner sa vie grâce aux touristes, l’essentiel, c’est d’investir. Il faut prendre soin de la poule aux œufs d’or.”

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Texte extrait depuis l'article original sur courrierinternational.com. Civiqo agrège les flux RSS publics des grands médias FR sans copier ni stocker leurs contenus payants — chaque article reste hébergé chez son éditeur. Lire sur courrierinternational.com.

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