Toutes les Premières dames ont, à leur façon, été politiques. Mais Bernadette Chirac , décédée ce vendredi 5 juin à 93 ans, est la seule à avoir eu une carrière en parallèle de celle de son mari. Pendant que Jacques Chirac occupait des postes éminents de la mairie de Paris à l’Élysée en passant par Matignon, sa femme a été élue pendant plus de 40 ans en Corrèze, leur département d’adoption.
Conseillère municipale dès 1971, puis adjointe au maire de Sarran, elle a également siégé pendant 36 ans au conseil général (elle a été la première femme à y être élue) après sa première élection en 1979.
Mais son sens politique a aussi été visible au plan national et une scène le résume à elle seule. Elle se déroule le 21 avril 2002, au soir du premier tour de l’élection présidentielle. Les résultats ne sont pas encore officiels et le tremblement de terre n’a pas encore eu lieu, mais au QG de Jacques Chirac l’information est connue : au second tour, l’adversaire ne sera pas Lionel Jospin mais Jean-Marie Le Pen , le candidat de l’extrême droite.
Autour de la table où se tiennent des conseillers, on oscille alors entre la stupeur et la joie de se projeter dans une victoire certaine deux semaines plus tard. « L’heure est grave. J’espère que chacun mesure bien la responsabilité qui lui incombe », lance alors Jacques Chirac dans un récit fait par Le Monde il y a quelques années. Puis le président sortant tourne la tête et s’adresse à l’auditoire en regardant sa femme assise à côté. « Bernadette est la seule qui m’a alerté sur un danger du Front national », poursuit-il. « L’épouse ne peut contenir sa satisfaction. Les autres regardent leurs chaussures » , rapporte la journaliste du journal.
Une version confirmée ce samedi 6 juin par Jean-François Copé, présent ce soir-là. « Je me souviens de cette scène qui était à la fois très grave et très particulière. On était tous autour de lui et Jacques Chirac a admis “Remarquez, Bernadette me l’avait prédit” et Bernadette qui était juste assise sur un fauteuil a répondu “Oui, mais je ne le souhaitais pas Jacques” et ça a été un moment incroyable, quasi théâtrale » , a rapporté sur BFMTV l’un de ces anciens « Bébé-Chirac ».
Pour Erwan L’Éléouet, auteur de Bernadette Chirac, les secrets d’une conquête , ce moment marque un tournant dans la relation politique du couple. « Jacques Chirac n’est pas un spécialiste de la félicitation conjugale. C’est la première fois qu’il salue l’intuition politique de sa femme devant ses conseillers. Les choses ont changé en 2002, même le regard de son mari : il a fini par lui reconnaître un sens politique » , affirmait-il en 2023 auprès de franceinfo .
Il rappelait aussi à l’époque que Bernadette Chirac avait, cinq ans plus tôt, mis en garde le président de la République sur les risques de la dissolution. Jacques Chirac ne l’avait pas écoutée et cette décision avait été l’un des plus grands échecs de son double mandat.
