Après la guerre en Ukraine, le blocage du détroit d’Ormuz rappelle brutalement la vulnérabilité énergétique de l’Europe. Face à une inflation importée par les tensions géopolitiques, Etats et banques centrales disposent de marges de manœuvre limitées : il ne s’agit pas de freiner une surchauffe économique, mais d’amortir un appauvrissement collectif.
Quatre ans après le déclenchement du conflit russo-ukrainien, l’Europe n’avait pas fini de panser ses plaies énergétiques qu’elle a été victime d’un nouveau choc : la fermeture du détroit d’Ormuz , par lequel transitent près d’un quart des flux pétroliers maritimes mondiaux et un cinquième des flux de gaz naturel liquéfié. Cette crise prolongée pèse déjà sur le prix de l’essence, du chauffage et plus largement sur le pouvoir d’achat des ménages européens. Inévitablement, une question ressurgit : de quels outils l’Etat et la Banque centrale disposent-ils face à l’inflation ? La réponse dépend de sa nature ; mal en identifier les causes, c’est risquer d’appliquer le mauvais remède.
L’inflation est définie comme une hausse généralisée des prix, autrement dit comme une perte de valeur de la monnaie en termes de biens et services. Cependant, cette définition masque une distinction cruciale entre l’inflation importée et celle d’origine interne. La première résulte d’un choc venu de l’extérieur, la hausse des prix de l’énergie ou des matières premières. Elle s’accompagne d’un appauvrissement national : la facture énergétique s’alourdit, le coût doit être partagé entre ménages, entreprises et Etat. L’inflation d’origine interne, en revanche, naît de déséquilibres sur le marché domestique : un excès de demande, des négociations salariales qui s’emballent, une boucle prix-salaires qui s’enclenche. La question décisive est donc celle de la durée du choc. S’il s’installe durablement, il risque de s’autoentretenir ; les hausses de prix alimenteront les revendications salariales et l’inflation importée se muera en inflation interne, bien plus difficile à éteindre.
Il serait réducteur de croire que ce phénomène frappe uniformément ou que les plus modestes sont toujours les plus affectés. Certes, l’inflation importée pèse principalement sur les ménages à faibles revenus, qui consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie et à l’alimentation. Mais l’inflation interne produit des effets redistributifs plus ambigus : en érodant la valeur réelle des dettes, elle avantage les débiteurs au détriment des créanciers et des épargnants. Par ailleurs, l’analyse fondée sur les seuls indices de prix est trompeuse : le smic et nombre de prestations sociales sont indexés sur l’inflation, ce qui protège partiellement les revenus modestes. Des travaux de l’Insee ont ainsi montré que deux ans après un choc inflationniste, ce sont les ménages les plus aisés qui ont perdu davantage en pouvoir d’achat réel. Plus généralement, l’hétérogénéité des situations est souvent plus forte à l’intérieur des déciles de niveau de vie qu’entre eux. La localisation géographique, l’âge, la dépendance à la voiture individuelle comptent autant que le revenu.
La nature du choc conditionne le choix des remèdes. Face à une inflation interne, un resserrement monétaire se justifie : relever les taux freine la demande et ancre les anticipations. Face à un choc d’offre externe en revanche, cette politique s’avère non seulement inutile mais contre‑productive : elle ne fait pas baisser le prix mondial et peut aggraver la situation en décourageant l’investissement dont l’offre a précisément besoin. Ce que la Banque centrale peut faire, en revanche, c’est maintenir sa cible d’inflation, pour éviter que le choc externe ne déclenche un cercle vicieux prix-salaires.
De même, une politique budgétaire restrictive n’a de sens que face à un excès de demande domestique. La brider face à un choc d’offre, c’est infliger une récession pour combattre une inflation qui ne vient pas de la demande. L’Etat peut amortir le choc pour les plus vulnérables, à travers plusieurs instruments. Le bouclier tarifaire a l’avantage de ne pas alimenter l’inflation, mais il est très coûteux car il bénéficie indifféremment à tous. Pour rappel, la Cour des comptes a chiffré à 72 milliards d’euros le bouclier tarifaire instauré entre 2021 et 2024. Les transferts ciblés (chèques énergie, aides aux entreprises) sont certes moins coûteux, mais susceptibles d’alimenter partiellement l’inflation.
Le choc d’Ormuz montre qu’il est difficile de combattre une inflation née de la géopolitique avec des instruments conçus pour des déséquilibres domestiques. Ce que peuvent faire les politiques publiques, c’est amortir le choc pour les plus vulnérables et maintenir l’ancrage des anticipations d’inflation. Mais l’Etat ne peut empêcher un appauvrissement collectif, conséquence de notre dépendance structurelle aux énergies fossiles. La véritable réponse à l’inflation importée n’est ni monétaire ni budgétaire : c’est la souveraineté énergétique. Et elle se joue sur le long terme.
Céline Antonin chercheuse à l’OFCE et au Collège de France
