Dans sa chronique «Bloc-notes», publiée le 11 mai 2026 dans Le Point , Bernard-Henri Lévy explique «pourquoi et comment Poutine tombera» . Selon lui, le maître du Kremlin perdra le pouvoir moins sous l'effet d'une défaite militaire que par la logique d'un mécanisme interne propre aux régimes totalitaires: une paranoïa grandissante conduisant à des purges successives, puis à l'isolement progressif du chef jusqu'à l'implosion du système.
À l'appui de sa démonstration, il convoque les exemples de Benito Mussolini, Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi. Cette même thématique est reprise presque à l'identique le 25 mai 2025 par Paris Match sous le titre «“Une forme de catastrophe est en train de se préparer”: bientôt la fin pour Vladimir Poutine?» , et par Courrier international le même jour sous le titre «Pourquoi Vladimir Poutine est plus faible que jamais» . L'hypothèse, qui semble faire une belle unanimité, mérite d'être entendue. Mais elle mérite aussi d'être discutée.
Car les contre-exemples abondent. En Russie même, au XVI e siècle, Ivan IV le Terrible (1530-1584) est mort en jouant aux échecs dans sa chambre après ses quarante ans de terreur absolue. Plus récemment, en 1953, Joseph Staline s'éteignait dans son lit au terme de trente ans de paranoïa meurtrière. Plus près de nous, en 1975, le général Franco décédait à 82 ans après trente-six années d'une dictature sans partage en Espagne et en 1976, Mao Zedong s'est assoupi gros et gras après trois décennies de pouvoir absolu en Chine, laissant derrière lui les 55 millions de morts de la Révolution culturelle. On pourrait encore citer la fin paisible d'Augusto Pinochet après dix-sept ans de dictature au Chili. À ces exemples, la tyrannie apparaîtrait plutôt comme un facteur de longévité.
À noter que les potentats cités par BHL à l'appui de sa thèse –Benito Mussolini, Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi–, ne sont pas morts par l'effet d'une logique paranoïaque mais par des interventions militaires extérieures massives. Vladimir Poutine, lui, n'en est aujourd'hui qu'à sa vingt-sixième année de pouvoir. Moyennant quelques ajustements constitutionnels, le président russe pourrait même régner jusqu'en 2036, à égalité avec Franco, voire dépasser son prédécesseur Ivan IV le Terrible.
À l'appui d'un pourrissement intérieur du régime, l'article du Point cite la tentative de rébellion d'Evgueni Prigojine . Mais l'explosion en vol «façon puzzle» du même rebelle et la reprise de contrôle du Groupe Wagner appuieraient plutôt la thèse d'une solidité à toute épreuve du système et d'un contrôle à tous les niveaux. Les kremlinologues peuvent certes déceler çà et là des signes d'instabilité, mais la vie intérieure du Kremlin a atteint un tel degré d'opacité que toute analyse n'est aujourd'hui qu'une recension de signes, qui, comme tous les signes, n'ont de sens que par l'interprétation qu'on leur donne.
Aussi, plutôt que de rassurer les Européens sur leur avenir en spéculant sur une chute hypothétique du régime actuel, il conviendrait peut-être de se demander ce qu'il se passerait si Vladimir Poutine demeurait encore dix ans, voire vingt ans, au pouvoir? Et concernant la sécurité de l'Europe, qui pourrait arrêter une éventuelle expansion de la Russie sur son voisinage stratégique, l'Europe de l'Ouest ou les pays baltes?
Les vingt-six années du règne poutinien se caractérisent par un fait géopolitique incontestable: la Russie a accumulé des gains territoriaux sans céder un pouce de son pré carré. Dès l'indépendance géorgienne, au début des années 1990, Moscou soutient les séparatistes d'Abkhazie et y maintient sa présence militaire. En 2008, Moscou consolide son contrôle sur l'Ossétie du Sud. En 2014, la Crimée revient sous contrôle russe. La même année débute une guerre hybride dans les régions ukrainiennes du Donetsk et de Louhansk. En février 2022, cette guerre débouche sur une invasion en vraie grandeur de l'Ukraine, accompagnée de l'annexion proclamée de Kherson et de Zaporijia, même si le contrôle effectif de ces territoires est aujourd'hui partiel.
Certes, le conflit actuel est fait d'avancées et de reculs de part et d'autre . Néanmoins, aucun signe sérieux ne laisse envisager un retrait russe significatif des quelque 120.000 km 2 occupés en Ukraine , soit environ 20% de son territoire. Par la durée même de l'occupation, tout indique au contraire que les terres conquises sont destinées à connaître le même sort que l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud ou la Crimée. De plus, rien ne permet d'avancer que l'appétit territorial du Kremlin est rassasié.
Malgré son vote proeuropéen récent , la Moldavie demeure fragilisée par la question de la Transnistrie, enclave séparatiste soutenue par Moscou. Dans le Caucase, l'Arménie apparaît elle aussi exposée aux tentatives d'influence russes, notamment à travers les forces politiques favorables au retour d'un alignement stratégique sur Moscou.
Autrement dit, si Vladimir Poutine devait se maintenir au pouvoir encore une ou deux décennies en poursuivant cette politique d'expansion, la véritable interrogation serait moins celle de l'effondrement de son système politique que celle des moyens capables de contenir sa progression.
Certains analystes américains avertis, ceux du Carnegie Endowment par exemple, ont souligné les fragilités internes du système russe : ralentissement économique, usure sociale liée à la guerre, tensions au sein des élites. Mais ils rappellent également la forte résilience historique de la société russe dans des situations de crise, ainsi que la capacité traditionnelle du pouvoir à neutraliser toute opposition organisée. Rien n'indique donc qu'un effondrement intérieur soit imminent. En revanche, ce qui apparaît avec netteté, c'est l'affaiblissement du système de sécurité européen, qui, après la fin du conflit ukrainien, quelle qu'en soit l'issue, sera directement à son contact.
Pour ce qui est de la sécurité en Europe, le retour de Donald Trump au pouvoir a eu pour effet d'ébranler, voire de fissurer la cohésion stratégique occidentale. La guerre au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d'Ormuz ont mis sur la place publique les fractures du bloc transatlantique et la fin de la solidarité au sein de l'OTAN.
Devant cet éclatement des alliances traditionnelles de l'Ouest, les États européens demeurent militairement dissociés, politiquement divisés et incapables, pour l'instant, de bâtir une véritable défense commune, à l'heure même où la Russie de Vladimir Poutine a remis sur la table une hypothèse que l'Europe croyait disparue depuis trois quarts de siècle: celle d'une guerre sur le continent.
L' Ukraine joue aujourd'hui le rôle d'État-tampon et absorbe le choc de la confrontation avec Moscou. Mais le jour où cette guerre trouvera une issue –quelle qu'elle soit– la question centrale demeurera entière: que fera l'Europe face à la permanence de la puissance russe?
Affirmer que le régime poutinien finira nécessairement par s'effondrer de lui-même revient donc à sous-estimer, voire à occulter, deux réalités. La première est que, devant un ennemi quel qu'il soit, l'Europe demeure largement sans défense. La seconde est qu'elle n'est toujours pas engagée dans un processus suffisamment rapide et cohérent de construction d'une sécurité collective.
Lors des micro conquêtes de l'Abkhazie, de l'Ossétie du Sud et de la Crimée, l'Europe croyait faire face à de simples ajustements territoriaux à la suite de la déflagration de l'Union soviétique. Avec le conflit ukrainien, elle sait maintenant qu'elle a à faire face à la logique d'un empire.
