Temps de lecture: 2 minutes - Repéré sur Politico
C'est l'histoire d'un duo qui ne parle pas toujours la même langue: d'un côté, Jordan Bardella et son discours calibré pour rassurer les patrons du CAC 40; de l'autre, Marine Le Pen, fidèle à sa ligne populiste et protectrice, tournée vers l'électorat ouvrier. En public, on affiche une unité amicale et souriante, mais en coulisses, c'est toute la boussole économique du parti qui est en jeu. Cette dualité, autrefois utilisée comme une stratégie pour ratisser large, ressemble aujourd'hui de plus en plus à un sérieux problème de crédibilité.
Ces deux tendances touchent aux sujets les plus sensibles chez les Français comme celui des retraites. Alors que le Rassemblement national (RN) promet depuis des années d'abroger la réforme d'Emmanuel Macron pour revenir à 62 ans, Jordan Bardella a récemment jeté un pavé dans la mare en affirmant que le parti était en train d'« examiner » la question. Un recul immédiat qui a forcé Marine Le Pen à le recadrer publiquement pour réaffirmer le dogme des 62 ans. Même cacophonie sur la taxe des superprofits des géants de l'énergie: Marine Le Pen dit oui, Jordan Bardella dit que ce n'est «pas une priorité» . Alors, qui croire?
Ce manque de cap clair n'a pas échappé aux rivaux politiques du Rassemblement national, qui s'engouffrent joyeusement dans la brèche. Édouard Philippe ou encore Éric Zemmour ont souligné cette hypocrisie, ce dernier accusant Jordan Bardella de vouloir faire passer le RN pour un parti de droite libérale alors que la hiérarchie historique, Marine Le Pen en tête, garderait des instincts économiques de gauche.
Pour le Rassemblement national , le piège est bien réel. Les grands patrons français, courtisés par Jordan Bardella, restent visiblement sceptiques. Lors d'un dîner confidentiel organisé avec plusieurs figures du patronat, dont le milliardaire Bernard Arnault, Marine Le Pen a elle aussi tenté une opération séduction. Résultat? Un fiasco. Les chefs d'entreprise présents l'ont jugée «dogmatique» et trop interventionniste. Catherine MacGregor, la directrice générale d'Engie, a enfoncé le clou en qualifiant le programme énergétique du RN de tout simplement «mauvais pour la France» , tout comme leur parti.
Le RN fait face à un dilemme électoral difficile à résoudre. Pour espérer l'emporter en 2027, le parti sait qu'il doit absolument conquérir le vote des retraités et des classes moyennes supérieures. Or, ces électeurs, souvent soucieux de leur épargne, ont une peur bleue du saut dans l'inconnu économique et d'une gestion hasardeuse des finances publiques. C'est pour eux que Jordan Bardella et son conseiller financier, le banquier libéral François Durvye, tentent d'arrondir les angles et d'adopter un discours de rigueur budgétaire.
Mais cette normalisation a un coût politique . En poussant le curseur vers la droite libérale et pro-business, le RN prend le risque immense de trahir sa base historique avec les classes populaires et le monde ouvrier. En renonçant à ses promesses sociales et à la retraite à 62 ans pour rassurer les marchés financiers, le parti risque bien de perdre cet appui indispensable. Voilà toute l'ambiguïté d'un mouvement populiste tentant de ménager la chèvre et le chou… et qui pourrait bien perdre les deux.
Le flou devrait durer encore quelques semaines: la décision de justice très attendue du 7 juillet prochain devrait permettre de clarifier qui, de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella, portera officiellement la candidature du parti à l' élection présidentielle . Un verdict qui devrait logiquement influencer la ligne directrice du parti pour les prochaines échéances électorales.
