Renseignement privé, l’industrie de l’à-peu-près et du mensonge
Agent secret, un métier comme un autre ? Dans l’enseignement supérieur, de coûteuses formations permettent désormais de se familiariser avec le monde du renseignement. Associant chercheurs et praticiens, elles procèdent d’un étrange mélange des genres. L’université et les « services » convolent en justes noces. Mais leur rejeton, baptisé « Intelligence Studies », est franchement patibulaire.
« D iplôme Malotru », en référence au héros de la série Le Bureau des légendes, ou encore « Centre de formation pour espions » : les surnoms ne manquent pas pour désigner le cursus proposé par Sciences Po Saint-Germain-en-Laye destiné à préparer les agents du renseignement français. Créé en 2019 en collaboration avec l’Académie du renseignement — un organisme public qui vise à rapprocher l’université des services secrets —, le diplôme sur le renseignement et les menaces globales (DiReM) propose d’initier les étudiants à la « réalité des menaces sécuritaires qui touchent le pays et [aux] moyens existants de prévention et de lutte contre ces menaces ». L’Académie supervise le contenu pédagogique afin d’assurer la « pertinence » professionnelle du diplôme.
Ce programme participe à l’essor des formations universitaires consacrées au renseignement, bien souvent pilotées par les instituts d’études politiques (IEP). Dès 2010, le campus de Paris proposait un cours intitulé « Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie », dispensé par MM. Philippe Hayez et Jean-Claude Cousseran, tous deux issus de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Depuis 2021, Sciences Po Aix-en-Provence a lancé un master intitulé « Expert en renseignement et anticipation des risques et menaces », en partenariat avec l’École de l’air et de l’espace, et codirigé par MM. Walter Bruyère-Ostells, professeur d’histoire contemporaine, et Serge Cholley, général de corps d’armée aérienne. Comme les autres formations, ce master s’appuie sur un réseau d’enseignants mêlant universitaires et professionnels du renseignement ou de la sécurité. Un tel brouillage des frontières n’est pas une spécificité française. Il caractérise un modèle largement répandu outre-Manche, celui des intelligence studies (IS), une appellation qui recouvre deux réalités étroitement liées : un ensemble de formations et de diplômes spécialisés d’une part ; une (…)
