En France, les députés ont voté jeudi 28 mai l’abrogation formelle du Code noir de 1685. Ce texte, qui organisait juridiquement l’esclavage dans les colonies françaises, n’avait jamais été explicitement abrogé malgré l’abolition de l’esclavage en 1848. Analyse du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, professeur émérite à l’université Columbia à New York.
Vingt-cinq ans après la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, le rapporteur Max Mathiasin, député de la 3ᵉ circonscription de la Guadeloupe, a appelé avant le vote à « poser un acte puissant de mémoire, de justice et de reconnaissance », même s’il ne pourra « solder seul les blessures de l’histoire ». Pour le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, professeur émérite à l’université Columbia à New York, cette abrogation a certes une portée symbolique et non juridique, mais on aurait tort de négliger sa portée.
RFI : Quelle est, selon vous, la portée de cette abrogation ?
Souleymane Bachir Diagne : Le symbole est fort : même si cette loi n’avait plus cours du tout, cela représente beaucoup que ce vote soit intervenu. Tout se passe comme si le monde postcolonial dans lequel nous vivons est aussi un monde où l’on revisite l’Histoire, où l’on essaie de réconcilier les mémoires. Et la manière dont la France peut se regarder dans le miroir de sa propre Histoire, dans le miroir de ce texte, en disant qu’en effet, l’État français, dans sa continuité sous Louis XIV, avait pu voter un tel texte, qui était la déshumanisation complète des esclaves, c’est un événement qui a son importance. Tout cela s’inscrit dans le cadre d’une politique mémorielle, d’une politique de confrontation avec sa propre Histoire, que la France est en train de conduire et qui est une excellente démarche, me semble-t-il.
Certains craignent que cette abrogation ne serve finalement à tourner une page sombre de l’Histoire, sans réellement aborder la question des réparations.
Non, on remarquera que cette abrogation a eu lieu quelques jours après une déclaration autrement importante du président Macron, disant qu’il n’était pas absurde d’envisager des réparations liées au vote. Lui-même est intervenu peu après une résolution de l’ONU il n’y a pas si longtemps, reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Donc, la concomitance, si vous voulez, la succession de tous ces faits indique que cette abrogation ne sera pas simplement un moyen d’oublier par la suite et de tourner la page.
Lors du débat à l’Assemblée, plusieurs députés ont insisté sur les répercussions encore visibles de l’esclavage dans les sociétés qui l’ont subi. Comment analysez-vous cet héritage ?
Oui, on sait que l’esclavage a nourri tous les racismes et que ces racismes, en particulier, existent encore aujourd’hui. Dans une période où les identitarismes se traduisent aussi par une sorte de résurgence d’un suprématisme blanc, il est en effet important de rappeler que l’esclavage a eu pour conséquence d’installer durablement dans les consciences un racisme dont il faut aujourd’hui s’occuper et qu’il faut combattre. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de combattre tous les racismes et de revenir à une humanité réconciliée.
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