Mieux vaut tard que jamais. L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité ce jeudi 28 mai l’abrogation du Code noir. 178 ans après l’abolition de l’esclavage, ce texte qui régissait la vie des esclaves figurait toujours dans la loi française. La proposition de loi déposée par le député de Guadeloupe Max Mathiasin faisait consensus, soutenue jusqu’à l’Élysée . Et dans l’hémicycle, l’émotion était palpable, en particulier chez le député Steevy Gustave, qui a convoqué son histoire personnelle et sa filiation à la tribune.
Laissant échapper quelques larmes, le député écologiste de l’Essonne a délivré un discours fort en rappelant les souffrances des esclaves mais aussi leur résistance à l’oppression. « Malgré les chaînes, les coups, ceux qui voulaient les effacer de l’Histoire, ils ont continué à se tenir debout, à défendre cette part d’eux-mêmes que l’esclavage voulait anéantir. (...) Et cette force, ils l’ont transmise à leurs enfants. De génération en génération, jusqu’à nous » , a déclamé l’élu.
Il a cité le nom de son arrière-grand-mère, dont le grand-père né en Afrique avait été réduit en esclavage « sous le matricule 336 » . « Aujourd’hui, son arrière-petit-fils se tient debout devant vous, député de la République française (...) Chaque parole que je porte à cette tribune est aussi la leur » , a-t-il déclaré, avec émotion et fierté.
« Abroger le Code noir est nécessaire. Mais aucun vote ne pourra réparer à lui seul des siècles de vies brisées. Et la grandeur d’une République ne se mesure pas seulement à ce qu’elle commémore. Elle se mesure aussi à la manière dont elle protège, aujourd’hui encore, la dignité humaine » , a conclu le député. Avant d’ajouter une « nuance » cruciale pour la représentation dans la mémoire collective de ce que fut l’esclavage : « Nous ne sommes pas les descendants d’esclaves. Nous sommes les descendants… d’êtres humains nés libres puis réduits en esclavage. » Là aussi, non sans émotion.
Au fil des discussions, de nombreux élus de presque tous les bords ont salué sa prise de parole forte. Plusieurs d’entre eux, pour la plupart ultramarins, ont aussi insisté sur les répercussions toujours visibles de l’esclavage dans les sociétés qui l’ont subi. Ce triste héritage « se lit dans les inégalités d’aujourd’hui, dans les histoires de famille, dans les rapports complexes, d’amour et de haine, que certains entretiennent avec cette République » , a par exemple déclaré le Saint-Martinois Frantz Gumbs (MoDem).
La proposition de loi a été votée avec 254 voix et aucune contre. Mais si la discussion générale s’est déroulée sereinement, les débats se sont légèrement crispés sur la question des réparations, déjà au cœur de critiques de personnalités comme Christiane Taubira, lors de la commémoration du 21 mai à l’Élysée. Le texte examiné ce jeudi n’aborde pas ce sujet, son rapporteur Max Mathiasin ne souhaitant « pas brouiller le message » en y insérant cette question qui « appelle à elle seule un travail qui dépasse le cadre qui est le nôtre aujourd’hui » .
Par la suite, plusieurs rappels au règlement ont été faits, des élus PS et LFI dénonçant des propos entendus sur les bancs du Rassemblement national. La présidentielle de 2022 s’est même invitée dans les échanges, le parti d’extrême droite évoquant notamment les scores records de Marine Le Pen au second tour dans les territoires ultramarins . « On aurait mis une chèvre en face d’Emmanuel Macron au 2nd tour, la Guadeloupe aurait voté pour la chèvre », a fini par répliquer le député LIOT et ancien macroniste Olivier Serva, soulignant qu’au premier tour Jean-Luc Mélenchon avait été plébiscité .
Alors que le texte fait, sur le fond, l’unanimité, le député LR Philippe Gosselin a « déploré ces prises de paroles, ces invectives, ces renvois à 2027. » « Aujourd’hui, revenons à l’essentiel », a-t-il exhorté. Sans être véritablement entendu. La députée LFI Gabrielle Cathala a ainsi livré une violente charge sur le RN, refusant de voir le parti d’extrême droite, dont des membres ont déjà été condamnés pour leurs propos racistes, « redorer son image en matière de négrophobie et de racisme anti-noir » en soutenant cette abrogation symbolique.
D’autres, à l’image de la socialiste Fatiha Keloua Hachi, ont tenu à recentrer les débats, en rappelant l’existence au sein même de l’Assemblée nationale, d’une statue et d’une salle au nom de Jean-Baptiste Colbert, artisan du Code noir. Un écho aux propos Max Mathiasin qui, a la tribune, avait présenté sa loi comme « une étape supplémentaire, non une fin en soi. » À l’issue du vote, l’auteur du texte n’a pu retenir son émotion et a échangé de longues accolades avec plusieurs collègues, dont Steevy Gustave. Pour être pleinement promulgué et définitivement abolir le Code noir, la proposition de loi doit désormais être votée dans les mêmes termes au Sénat.
