Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, est l'invité de "Tout est politique", ce lundi 25 mai. L'auteur de "Géopolitique de Comptoir : Comment répondre aux idées reçues" est notamment revenu sur l'appel de Moscou aux étrangers et diplomates à quitter Kiev.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Franceinfo : Bruno Tertrais , vous êtes le directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique. Vous publiez Géopolitique de Comptoir : Comment répondre aux idées reçues, fantasmes et clichés sur le monde aux éditions Eyrolles. Quelle est l'idée reçue qui vous agace le plus, qui vous énerve le plus, que vous aviez le plus envie de démonter quand vous vous êtes lancé dans cet ouvrage ?
Bruno Tertrais : D'abord, ce n'est pas un livre d'agacement, c'est un livre que j'espère utile, à la fois léger et sérieux, mais c'est vrai qu'il y a beaucoup de choses qu'on entend parfois même sur les plateaux de télévision de la part des responsables politiques ou des experts, certains confrères et consœurs de mon côté.
J'ai envie de vous dire que peut-être ce qui est le plus grave aujourd'hui, c'est qu'on entend encore un discours qui consiste à dire : « Après tout, ce qui se passe en Ukraine, c'est un peu de notre faute. Après tout, on a humilié la Russie . Après tout, elle ne fait que se défendre contre cette Europe et ces États-Unis qui avancent vers elle et qui sont menaçants. » C'est peut-être celle qui est aujourd'hui la plus grave, car elle conduit à renverser totalement les responsabilités sur le conflit en Ukraine. Je pense que c'est totalement faux, évidemment. Dans ces 110 idées reçues, clichés ou fantasmes, il y a parfois des choses qui sont totalement fausses, des choses qui sont un petit peu fausses. Moi, je ne prétends pas avoir raison contre tout le monde. Je dis simplement, essayons de complexifier un tout petit peu le débat sur des sujets qui sont souvent avancés comme ça, à l'emporte-pièce, des idées toutes faites, des idées reçues, parfois. Et là, en l'espèce, c'est totalement faux, à mon sens.
Quand vous reprenez avec l'idée que les Russes ne sont pas les agressés et que les agresseurs, c'était les Ukrainiens. Est-ce que ce sont, d'après vous, des propos idéologisés, c'est-à-dire des gens que ça intéresse par empathie pour la Russie, de nous raconter l'histoire telle qu'on nous la raconte, ou c'est simplement de la méconnaissance ?
Parfois, il y a beaucoup de gens de bonne foi qui vont vous soutenir ce discours, y compris au bistrot, mais pas seulement. Je crois qu'en fait, il y a à la fois des gens qui sont sincèrement convaincus à force d'entendre un discours porté à la fois par la Russie, par des amis de la Russie, par des gens qui sont payés par la Russie et tout simplement par des gens qui relaient de bonne ou de mauvaise foi ce type de discours.
Donc, il y a des gens qui sont convaincus. Il y a des gens qui ne savent pas, il y a des gens qui savent parfaitement qu'ils disent quelque chose qui relève de la désinformation, mais qui jouent ce jeu pour des raisons idéologiques ou parfois même de politique interne, ça peut arriver. Donc, il y a plein de raisons différentes pour lesquelles on arrive à ces idées qui aujourd'hui sont, à mon sens, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai aimé faire ce livre, sont relayées, multipliées par 100, par 1000, par 1 million à cause des réseaux sociaux. Autrement dit, il y a toujours eu des idées reçues, il y a toujours eu des clichés. Aujourd'hui, ça se fait de manière amplifiée, de manière beaucoup plus naturelle, beaucoup plus rapide, et donc ces idées, à mon sens, elles sont d'autant plus dangereuses aujourd'hui.
Sur la Russie, avant de passer à l'Iran et au Moyen-Orient, Moscou a lancé de nouvelles menaces aujourd'hui en appelant les ressortissants étrangers vivant à Kiev, dont les personnels diplomatiques, à quitter la capitale ukrainienne. Hors de question d'évacuer, répond ce soir le Quai d'Orsay à la Russie. Une menace qui intervient après une campagne de bombardement ce week-end qui est présentée comme l'une des plus violentes, l'une des plus terribles depuis le début de la guerre. Il y a un message politique ?
Le message est toujours politique quand la Russie cherche à faire peur, à avertir à la fois les Ukrainiens, mais aussi, bien sûr, les Occidentaux. Ça signifie, on ne va pas s'attaquer qu'aux Ukrainiens, on va s'attaquer aussi à tout le monde finalement, aux Occidentaux qui sont présents à Kiev. Ne venez pas à Kiev, c'est la stratégie de la peur. C'est classique, oui, bien sûr qu'il y a un message politique. Mais je crois qu'aujourd'hui, ça relève un petit peu de la faiblesse de la Russie. Pourquoi ? Parce qu'on sent que la Russie est en train de comprendre que sa machine militaire se grippe, que ça ne fonctionne plus aussi bien que c'était le cas il y a quelques mois, que la Russie perd du terrain, que le système de recrutement commence à être de plus en plus difficile. Donc, pour moi, tout ce discours qui se veut provocateur, en tout cas qui cherche à faire peur, c'est un discours qui révèle davantage de faiblesse que de force de la part de Moscou.
Est-ce que les pays tels que la Russie sont conscients de notre faiblesse qui est à la fois de la liberté des réseaux sociaux, de la liberté de la démocratie, de la liberté d'expression alors qu’eux sont plus susceptibles de tenir bon que nous par rapport à des vagues de désinformations ?
Je crois qu'ils sont très conscients de nos faiblesses, qu'ils savent très bien les exploiter, mais qu'ils sont souvent peu conscients de nos forces. Qui aurait dit au Kremlin que quatre ans plus tard, l'Ukraine tiendrait, que l'Europe aurait remplacé les États-Unis pour aider militairement l'Ukraine ? Vous voyez, je crois que de manière générale, dans tous les régimes autoritaires, on est bien conscients des faiblesses occidentales ou des sociétés, on va dire, plus libérales ou démocratiques, et on sait parfaitement les exploiter, mais on sous-estime aussi notre force et notre résistance.
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