Jeudi 28 mai, la 31e chambre correctionnelle a procédé à l’interrogatoire au fond d’Emmanuel Pierrat, qui reconnaît les faits de harcèlement moral, et de son ex-associée Sophie Viaris de Lesegno, qui nie avoir été complice.
L’homme dépeint par ses ex-collaborateurs en tyran hystérique, pervers et sadique, se présente devant le tribunal en repentant soumis. Jeudi 28 mai, 9 heures, c’est l’heure de son interrogatoire sur les faits de harcèlement moral qu’il a décidé de reconnaître en ouverture de cette audience, ôtant à ce procès une grande partie de la tension colossale ayant innervé les procédures pénale et disciplinaire. La présidente a ainsi pu dérouler ses questions sans rencontrer aucune résistance.
« Il a pu être dit que vous ne relisiez pas les projets de conclusions.
— Vous parlez de Ludovic Binello. Si je n’ai pas jeté un œil, c’est que je savais que c’était bien.
— Vous nous parlez des qualités de vos collaborateurs. Vous n’avez pas le sentiment d’un gâchis de talent ?
— Si, évidemment. Je le regrette.
— Sur les fameuses réunions agenda, ce qui ressort, ce sont des moments stressants où il y a eu des propos dénigrants, rabaissant, en public. Qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?
— Que c’est grave. Quand je l’ai vécu, il y a 10 ans, j’étais dans ma propre bulle. Je n’ai pas vu les signaux d’alerte comme j’aurais dû le voir.
— Mais les pleurs, ça se voit ?
— J’ai pas fait la part des choses. J’ai mis ces signes sur le compte de leurs problèmes personnels.
— Ça ne vous a jamais fait réagir ?
— Je l’ai fui à l’époque. J’ai eu des propos injurieux, le ton, les termes employés sont complètement déplacés, inappropriés. Dans la sphère professionnelle, c’est du harcèlement. »
Sur le cas de Manon, jetée du cabinet au retour d’une hospitalisation survenue à la suite d’une crise d’appendicite déclenchée en plein cabinet : « C’est inadmissible, mon comportement, la façon de mettre quelqu’un à la porte. Même quelqu’un en bonne santé, on ne le traite pas comme ça. »
La présidente débobine sans heurts : « Ce qu’il y a de décrit aussi, ce sont des menaces : de se voir retirer des dossiers, de baisser la rémunération, de porter le cas devant le conseil de l’ordre ?
— Je les ai faites. C’est idiot, c’est agressif, c’est contre-productif.
— Ce qui est décrit, c’est un climat de terreur, vous ne l’avez pas perçu ?
— Sur le moment, non, c’est mon aveuglement.
— Est-ce que c’est de l’indifférence ?
— C’est de l’égocentrisme. »
Quand il évoque le « management à l’ancienne » qui l’a façonné dans ses jeunes années d’avocature, la présidente le saisit au vol : « Vous pensez qu’Henri Leclerc agissait comme ça ? » Et alors, l’avocat prend une petite voix plaintive et se confond en excuses.
La sincérité de ce revirement est évidemment questionnée : puisque l’individu est décrit comme de la trempe des manipulateurs, le positionnement de circonstances, en pure opportunité, est naturellement soupçonné. Quand la présidente le questionne sur les raisons de cette épiphanie, le prévenu évoque un suivi psychiatrique mis en place en 2023, comme un cheminement intérieur ayant permis de prendre conscience des choses. Pourtant, fait-elle remarquer, « il y a un an, vous n’étiez pas du tout dans ce discours-là ». Elle parle de la garde à vue du 29 avril 2025. « J’ai été très surpris et déstabilisé par la garde à vue. J’ai tenté de formuler des choses, j’ai dit sans doute beaucoup de bêtises ». Aujourd’hui, il offre la meilleure version de Pierrat, qu’il présente ainsi : « Il y a des gens qui ne regrettent pas, ou qui disent qu’ils regrettent, mais ne regrettent pas vraiment. Moi je regrette : aujourd’hui je vous dis que l’ensemble est un terrible comportement. »
Un juge assesseur lui demande : « Vous avez entendu des parties civiles accueillir vos propos avec une certaine ironie, qu’en pensez-vous ?
— Je comprends qu’on puisse être dubitatif, mais que puis-je dire de plus ? Il n’y a pas de discours audible pour les parties civiles. Je peux comprendre que ça fasse ricaner. C’est humain. »
Un tantinet plus offensif, Me Romain Ruiz, avocat de plusieurs parties civiles, cite ce poste écrit par @CabinetPierrat sur X (ex-Twitter) : « Cette année encore, Emmanuel Pierrat est classé parmi les « leading lawyers » au sein des meilleurs cabinets d’avocat français en droit des médias », puis, lance au prévenu : « Vous comprenez qu’on ne vous croit pas quand deux heures avant l’ouverture de votre procès, vous publiez ça ?
— C’est maladroit. Je l’ai fait pour faire business as usual.
— Vous dites reconnaître globalement les faits, et vous continuez votre business as usual , ça peut donner l’impression que vous ne comprenez rien. »
Puis, il relance sur la minerve, que le prévenu a « arborée à l’audience », alors qu’il publiait dans le même temps des vidéos et photos de lui sans minerve.
— Le sujet, c’est votre sincérité.
— Je suis désolé si c’est mal pris.
— C’est mal pris parce que c’est vous, parce que ce genre de choses leur rappelle ce que vous étiez et ce avec quoi vous dites avoir rompu. »
Romain Ruiz a une dernière question : « La demande de lettre de corbeau, ça a existé ?
— Ça n’a pas existé. Je vois très bien de quoi il s‘agit, on a fait des mises en demeure avec papier à en-tête. » Depuis son banc, Marion prend cette réponse avec une certaine ironie.
Alors qu’elle a été nettement mise en cause par plusieurs plaignants, son associée Sophie Viaris de Lesegno s’est élancée vers la barre dans le but de convaincre le tribunal qu’elle ne s’était pas rendue complice du harcèlement moral exercé par son ancien associé à l’encontre des 16 parties civiles. « Ce mal-être, vous l’avez perçu, vous l’avez compris ?
— Je l’ai moi-même vécu. »
Le positionnement est désormais victimaire.
« Et vous l’avez perçu chez les autres, ce mal-être ?
— Il y a ceux qui sombraient, et ceux qui ne sombraient pas.
— Ce mal-être, vous le reliez aux conditions de travail ?
— Est-ce que vous auriez pu intervenir pour faire cesser les comportements ?
— Je n’avais aucun moyen, car régulièrement j’étais moi-même mise de côté. Emmanuel Pierrat me dénigrait auprès des équipes. »
Impuissante car elle-même victime, Sophie Viaris n’a pourtant pas choisi de rejoindre les bancs des parties civiles, alors même que de très nombreux témoins auraient pu attester du harcèlement qu’elle-même subissait. Mais « bourreau et victime », son management faisait écho, certes de manière atténuée, aux manières tyranniques de son associé. « Manipulatrice et perverse », elle se faisait passer pour « celle qui calmait les tensions, alors qu’elle agissait seulement de manière moins frontale », est-il expliqué en procédure.
Elle s’excuse aujourd’hui pour son attitude : « J’allais à l’essentiel dans ma communication, j’ai pu être extrêmement sèche et je m’en excuse », dit-elle, avec un art consommé de la litote qui rappelle son prévenu. « Quand je me renferme, je deviens sèche. » Elle ajoute : « On est dans un métier où il y a tellement d’adrénaline que je n’étais pas forcément sensibilisée. Quand on vient travailler dans un cabinet d’avocats, on ne vient pas travailler dans un SPA. » Elle parle des personnalités caractérielles et des ego boursouflés. La présidente pose la bonne question : « Vous êtes restée très longtemps dans ce cabinet dans lequel vous estimez vous-même que vous n’étiez pas bien. Comment et pourquoi on tient 21 ans comme avocate dans ce cabinet ? »
Sophie Viaris dit que c’était une bonne opportunité à l’époque. Puis, elle parle de sa fille, née en 2007, et du père qui la quitte trois mois plus tard. « J’étais dépendante économiquement de ce poste, au vu de ma situation personnelle, il m’était impossible de quitter le cabinet. » D’abord payée 5 000 euros nets par mois, son salaire culminera à 8 000 euros en 2021.
Soit Sophie Viaris a fait preuve d’une résilience bien supérieure à celle des autres collaborateurs, certainement plus précaires qu’elle et qui pourtant sont partis au bout de quelques mois, un ou deux ans, soit elle a beaucoup moins souffert qu’eux, voire : elle était partie prenante d’un système dont elle profitait, en fin de compte, plus qu’elle ne pâtissait. C’est le sous-texte des avocats des parties civiles. L’avocate d’un plaignant l’interroge : « Sachant votre propre souffrance, vous ne vous êtes pas demandé si les autres collaborateurs pouvaient souffrir aussi ? Vous étiez vous-même dans une situation de mal-être, et vous n’avez pas, à un seul moment, imaginé que les autres collaborateurs pouvaient se retrouver dans le même état mental et physique que vous.
— Je ne sais pas quoi répondre à votre question. »
« Marie Pétrement, déclare son avocate, a dit qu’elle avait été particulièrement choquée par le fait que vous avez dit que vous ne voyiez pas ce que vous auriez pu faire de plus. Est-ce que vous maintenez ?
— J’ai abîmé ma santé aussi dans ce cabinet.
— Vous répondez toujours en parlant de vous. »
C’est peut-être le secret d’une si longue association avec Emmanuel Pierrat.
De plus en plus sur la défensive, Sophie Viaris refuse de répondre à plusieurs questions d’avocats qui, sans cesse, interr…
