Devenue populaire dans les années 2000, l’épouse de l’ex-chef de l’État est décédée vendredi soir. La veuve de Jacques Chirac était une femme politique à part entière
« Un jour, nous nous étions croisés dans un cadre insolite : en maillot de bain, au bord d’une piscine ! Des circonstances inhabituelles, détendues. Cela n’a pas empêché qu’elle est tout de suite venue parler avec moi de politique, avec un plaisir manifeste. Bernadette Chirac fut toute sa vie une passionnée de politique. Elle est née dans une famille, les Chodron de Courcel, d’industriels et de diplomates très engagés dans la vie publique. Elle-même a fait ses études à Sciences-Po, où elle a d’ailleurs rencontré Jacques Chirac », se souvient Alain Duhamel, contacté peu après l’annonce, ce samedi, du décès de l’ancienne première dame.
Une autre anecdote lui revient à l’esprit : « Avant une interview de son mari au Palais de l’Élysée, au milieu des années 2000, elle était venue discuter avec moi quelques minutes dans le parc, à propos de la situation sociale et institutionnelle. J’ai pensé, après, que ce qu’elle m’avait dit durant cet aparté était plus pertinent que tout ce que nous avait dit son époux pendant l’interview. »
Bernadette Chirac est décédée à l’âge de 93 ans , dans la soirée du vendredi 5 juin, entourée des siens. La disparition de celle que le philosophe catholique Jean Guitton présentait comme la « dernière reine de France » a suscité de nombreux hommages respectueux, souvent émus, décrivant une femme paradoxale. Longtemps discrète, pour autant incontournable. Classique, mais inclassable. Très attachée aux formes, à la bienséance, mais d’une franchise et d’une liberté de ton décoiffantes, voire abruptes. Vouée à son mari – « je suis la femme du bulldozer » disait-elle dans un sourire –, mais elle-même véritable animal politique, indépendante, pugnace. Une dimension que les Français ont perçue assez tard.
Pendant des décennies, Bernadette Chirac est restée dans l’ombre de l’homme qu’elle a épousé en 1956, puis accompagné dans son long chemin, ponctué de défaites, d’épreuves, vers l’Élysée. Ministères, Matignon, mairie de Paris, RPR… jusqu’à la victoire en 1995, à la troisième tentative. Mais durant le premier mandat de son mari, elle est reléguée au second plan. Son classicisme s’accorde mal avec la communication du nouveau chef de l’État, dont les conseillers, à commencer par sa fille Claude, sont soucieux de rajeunir l’image.
Bernadette Chirac sort de l’ombre au tournant des années 2000, jouant même un rôle essentiel dans la réélection de son champion en 2002. Elle devient populaire. Son implication dans l’opération Pièces jaunes impressionne. Les élus de droite s’arrachent son soutien, vantent sa lucidité. N’a-t-elle pas alerté, en 1997, sur la probabilité d’une déroute en cas de dissolution ? Et en 2002, sur la montée du Front national dans l’opinion publique ?
« De toutes les épouses de présidents de la V e République, elle était celle qui avait le plus de goût pour la politique. Son premier acte majeur, en la matière, remonte à 1979. Elle avait exigé de Chirac qu’il rompe avec ses deux éminences grises, Marie-France Garaud et Pierre Juillet, considérant qu’ils l’enfermaient dans une impasse totale », rappelle Alain Duhamel . « Marie-France Garaud me prenait pour une parfaite imbécile. Son tort a été de ne pas se méfier assez de moi », confiera-t-elle à la journaliste Christine Clerc.
Cet affrontement avec Marie-France Garaud dit combien la femme de devoir était aussi une femme de pouvoir, qui défendait ses idées – catholique pratiquante, elle incarnait une droite conservatrice et sociale –, et s’est elle-même confrontée sept fois au suffrage universel, élue et réélue sans discontinuer, de 1979 à 2015, conseillère générale en Corrèze.
« Elle avait construit son autonomie, son indépendance par rapport à Jacques Chirac tout en étant à son service, note l’éditeur et historien Jean-Luc Barré, biographe de l’ancien chef de l’État, qui l’avait choisi pour la rédaction de ses Mémoires . Elle pouvait être, à l’égard de son mari, piquante, acerbe, mais ils formaient un couple indestructible, inséparable. »
« Vous êtes son point fixe », lui avait dit son père. Bernadette Chirac utilisait l’expression pour définir sa ligne de conduite auprès d’un président notoirement volage, longtemps jugé bien plus sympathique et proche des Français que cette épouse distante, pas commode.
Sourire rare, lunettes fumées, voix monocorde : pendant les premières années élyséennes du couple, elle est mal aimée, caricaturée. Sa froideur cadre mal avec une époque qui réclame des personnalités politiques « sympas », « décontractées ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bernadette Chirac ne sacrifie pas à cette démagogie.
« Son dévouement au service des enfants malades, des personnes âgées ou handicapées, puis la parution, en 2001, de son livre d’entretiens avec Patrick de Carolis, ont marqué un tournant dans la façon dont elle était perçue », estime Jean-Luc Barré. Dans cet ouvrage, Bernadette Chirac évoquait notamment la tragédie de sa fille Laurence, atteinte d’anorexie, décédée en 2016. « Elle a tout fait pour la sauver. C’était le combat de leur vie », souligne l’historien.
Il se souvient aussi de « l’humour ravageur », de « l’acuité » des intuitions et commentaires de celle que son petit-fils Martin surnommait « Bernie ». « Elle ne ménageait pas les collaborateurs de son mari. Il y avait ceux qu’elle vouait aux gémonies, Villepin en tête, et ceux qu’elle appréciait, comme Seguin, qu’elle adorait, ou Nicolas Sarkozy, qu’elle a soutenu en 2012. » À l’époque, Jacques Chirac avait laissé dire que lui voterait pour François Hollande.
Quand il est mort, en septembre 2019, Bernadette Chirac n’a participé qu’à la messe privée à Saint-Louis des Invalides, où aucune image n’avait été autorisée. Sa dernière apparition publique remonte au 8 juin 2018. Ce jour-là, bien que déjà diminuée, elle avait tenu à se déplacer à Brive, dans son fief corrézien, pour assister à l’inauguration de « l’Avenue Jacques-et-Bernadette-Chirac ».
