Épouse, militante, conseillère de l’ombre : Bernadette Chirac, décédée à 93 ans, était bien plus qu’une Première dame. Féministe à sa façon, elle a su s’imposer dans un monde politique impitoyable, multipliant les batailles - et les victoires - que l’histoire a trop souvent passées sous silence.
Un portrait fin et précis de l’ancienne Première dame, décédée à 93 ans, par notre éditorialiste Nicolas Domenach, qui a reçu de nombreuses confidences.
Il se trouve que j’ai bien connu Bernadette Chirac . Depuis sa disparition, les hommages se sont multipliés, à juste titre, pour célébrer l’ancienne Première dame, épouse de Jacques Chirac. Mais certains de ses aspects parfois aigus, et même tranchants, ont été par trop négligés. D’abord, Bernadette Chirac avait son caractère qui n’était pas petit. Avoir du caractère est nécessaire pour exister dans ce monde macho de la politique auquel elle fut confrontée toute son existence. Bernadette Chodron de Courcel n’était pas préparée à cette confrontation avec un univers qui a plusieurs fois tenté de la rejeter. Il se trouve que c’était une guerrière qui, d’abord, avait conquis le « grand Jacques » alors qu’il était très beau comme elle me l’a raconté.
Beaucoup de jolies femmes lui tournaient autour comme des papillons. Mais c’est elle qui l’a conquis et retenu car on ne divorce pas dans ce monde aristocratique. Toute sa vie, elle fut « une guerrière » comme elle disait, y compris pour faire face à la maladie de sa fille Laurence, l’anorexie. On lui doit ce qui n’est pas rien, outre la collecte des pièces jaunes, la maison de Solenn à l’hôpital Cochin où l’on a pu enfin accueillir correctement des adolescentes atteintes de ce mal cruel alors que les médecins ne s’y intéressaient guère. Bernadette Chirac s’est accrochée, à son habitude.
Il faut par exemple se souvenir de son clash avec Marie-France Garaud, l’ex-conseillère du président Georges Pompidou, puis de Jacques Chirac . Nul n’imagine aujourd’hui l’autorité que cette walkyrie avait sur le monde politique et, en particulier, sur le jeune Chirac. « Cruella », ainsi qu’elle était surnommée, considérait que celui-ci n’était « qu’un cheval à qui il fallait un bon jockey » . Elle n’hésitait pas s’installer au bureau du maire de Paris. En toutes occasions, Mme Garaud montrait à Bernadette qu’elle la prenait pour « une parfaite imbécile ». Mais comme le dit celle-ci, « son tort fut de ne pas se méfier assez de moi. On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes. » À sa façon, Bernadette Chirac était féministe et elle obtint sans trop de difficultés la tête de la super conseillère.
Elle fut ensuite de toutes les campagnes, même les perdantes, quand elle constatait, non sans lucidité, que « les Français n’aiment pas mon mari » - ce qui était vrai à une période. Mais elle faisait tout pour qu’il soit plus aimable : « on me sortait comme les plantes vertes à chaque meeting » , me racontait-elle. Des sorties infructueuses jusqu’à la victoire en 1995. L’Elysée, enfin, dont elle rêvait mais dont on l’excluait. Quand on téléphonait au palais et qu’on demandait Madame Chirac, c’est sa fille Claude qui répondait. Difficile, dans ce contexte de trouver une place, ce qu’elle finit par réussir en se faisant élire conseillère départementale de la Corrèze, avec ses bottes et son petit chapeau de pluie.
Ainsi est-elle devenue populaire auprès des Français et s’est-elle imposée à son mari et à ses conseillers tel Dominique de Villepin qu’elle détestait et surnommait « Néron », lui qui avait conçu la dissolution l’Assemblée nationale dont elle trouvait que c’était « une folie ». Elle avait bien raison. Ce fut elle aussi qui mit en garde son mari sur l’inéluctable percée du Front national, sans être pour autant écoutée, même si le président peu à peu en avait fait son « point fixe », selon sa propre expression. Il la cherchait partout et tout le temps. Et elle finira par lui donner une grande leçon de politique.
Après la victoire présidentielle de 1995 et la trahison d’Édouard Balladur, elle m’avait juré qu’elle ne pardonnerait jamais aux traîtres et surtout pas à Nicolas Sarkozy , « ce petit monsieur, ce voyou, à qui je botterai les fesses jusqu’à ce qu’il n’en ait plus » . Quelques années plus tard, elle passait alliance obligée avec… Sarkozy. Elle devint l’amie du voyou. C’est ainsi qu’une grande dame en politique peut se sacrifier.
Nicolas Domenach est un journaliste politique qui a travaillé à la fois en presse écrite, au magazine Marianne dont il a été le directeur adjoint et à la télévision sur Canal + . Il est l'auteur de plusieurs enquêtes politiques dont Nicolas Sarkozy : Off (ed. Fayard, 2011) avec Maurice Szafran . Nicolas Domenach est éditorialiste au sein de la rédaction de Challenges depuis 2014.
