Infesté de cafards, en proie à une surpopulation endémique, le centre pénitentiaire de Gradignan, dont un bâtiment est dans un état de vétusté manifeste, est à nouveau sévèrement épinglé par la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté
« Indignité manifeste. » Alerte rouge à la prison de Gradignan : ce vendredi 5 juin, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), Dominique Simonnot, jette un nouveau pavé dans la mare en publiant au Journal officiel un rapport tiré d’une inspection de la prison girondine au mois de mars. Il s’agit de la mesure la plus haute que peut prendre cette autorité administrative indépendante lorsqu’elle constate un dysfonctionnement. La publication est assortie d’images spectaculaires qui évoquent plus un bidonville qu’un établissement de la République.
Dans le viseur de la CGLPL depuis plusieurs années, cette prison, qui est devenue l’un des symboles de la crise pénitentiaire en France, avait déjà fait l’objet d’un rapport alarmant en 2022. Dans la foulée, le tribunal administratif de Bordeaux avait enjoint l’administration pénitentiaire de mettre en œuvre des mesures urgentes s’agissant des conditions matérielles d’hébergement, de l’alimentation, de l’hygiène, de la téléphonie et de l’accès aux soins des personnes détenues. Quatre ans plus tard, malgré la mise en service d’un nouveau bâtiment de 275 places en 2024, la CGLPL dresse un nouveau constat accablant.
Presque tous les indicateurs illustrent en effet une aggravation de la surpopulation. En 2022, la population pénale s’élevait à 864 détenus. Elle a, depuis, bondi à 1 188 personnes en mars dernier. Soit un taux d’occupation de 191 %. Le bâtiment A, le plus vétuste, affiche à lui seul un taux d’occupation de 249 %. Sur l’ensemble de la prison, 639 détenus vivent à trois en cellule, contre 435 en 2022. Et le nombre de détenus dormant sur un matelas au sol est passé de 145 à 213. La direction a indiqué aux contrôleurs que l’établissement n’était plus en mesure de « raisonner en termes de capacité d’accueil, mais en termes de matelas au sol », indique la contrôleuse.
Le bâtiment A, « structure maintenue sous oxygène », demeure « totalement indigne malgré quelques travaux de maintenance réalisés depuis la visite de 2022 ». La description est glaçante : « carreaux de linoléum des sols déchirés ou manquants alors que leur colle contient de l’amiante générant un risque sanitaire », « murs décrépits et perclus de trous », « une bouteille en plastique fixée par les détenus sert d’embout sur la plupart des robinets des lavabos, à la tuyauterie défectueuse et d’où ne coule que de l’eau froide », « WC sans portes, entourés de rideaux de fortune confectionnés avec des draps », « fenêtres qui ne se ferment pas ou brisées, laissant entrer la pluie, le froid et la chaleur »…
« Des cafards circulent partout, s’infiltrant dans les réfrigérateurs et dans les affaires des détenus », observe Dominique Simonnot. Quant aux installations électriques « accrochées de manière éparse, elles font frémir par leur dangerosité ». « Certains détenus n’osent même plus se rendre aux douches, y redoutant des incidents, bagarres ou l’absence totale d’intimité », pointe le rapport.
La CGLPL décrit un effet ciseau explosif, entre surpopulation endémique et manque de personnels (il manquait 100 personnels le jour du contrôle), aggravant encore les conditions de vie des détenus et surveillants. « La plupart des détenus passent 22 heures sur 24 en cellule », indique le rapport.
« Les détenus ont faim », assène la contrôleuse, observant que « le gestionnaire délégué effectue un allotissement qui ne garantit pas un nombre de repas suffisant » (ce que conteste le ministère de la Justice). « Les détenus ont peur, poursuit-elle. Entre 2023 et 2025, les violences entre détenus ont augmenté de 96 %. Pour la seule année 2025, 438 faits de violence ont été recensés, dont 38 avec arme, et 65 rixes. » La suroccupation massive dégrade également l’accès aux soins. Faute d’escorte disponible, un patient a vu reporter son extraction vers l’hôpital onze fois. Un autre a dû reporter à trois reprises un rendez-vous pour une radiothérapie.
« Connue de l’autorité judiciaire, la surpopulation donne lieu tous les mois et demi à un rapport circonstancié, transmis par l’établissement avec une analyse des écrous et libérations. Si les données de l’activité de la juridiction de Bordeaux montrent une baisse des peines d’emprisonnement ferme, des mandats de dépôt et des maintiens en détention, le quantum moyen des peines fermes est quant à lui en hausse », observe la CGLPL, qui plaide pour une « régulation effective de la population carcérale ».
Pour la contrôleuse, ni la mise en œuvre récente en 2024 d’un nouveau bâtiment, « immédiatement suroccupé » et lui-même en proie à des malfaçons (infiltrations importantes, portes sans poignées, mauvaise évacuation des douches, très nombreuses fenêtres retirées de leur cadre, températures extrêmes dans certaines cellules), ni le projet d’élargissement du nouveau centre pénitentiaire prévu pour 2027 ne permettront d’apurer la situation. Ce projet prévoit encore 260 nouvelles places. Soit seulement la moitié de l’actuelle population du bâtiment A.
