Parce que les sites Internet de nos démarches administratives ne sont pas adaptés au handicap visuel, surfer sur le Web ressemble, pour 2 millions de non-voyants ou malvoyants, à un parcours du combattant. Le Collectif français du handicap visuel, dont font partie l’Unadev et le Fisaf, porte plainte contre les Finances publiques et impots.gouv.fr
S es doigts glissent sur le clavier. L’écran s’anime, les fenêtres se succèdent, mais Manuelle Mellado ne les voit pas. En théorie ce n’est pas un problème, en réalité si. Illustration : guidée uniquement par la voix synthétique qui balise son évolution sur le site et dans ses différentes rubriques, et égrène les mots, codes, adresses qu’elle entre au fil de son parcours numérique, cette personne non voyante cherche un dermatologue sur Ameli.fr, le site de l’Assurance maladie. Elle écoute, écourte aussi parfois, les énoncés d’une synth...
S es doigts glissent sur le clavier. L’écran s’anime, les fenêtres se succèdent, mais Manuelle Mellado ne les voit pas. En théorie ce n’est pas un problème, en réalité si. Illustration : guidée uniquement par la voix synthétique qui balise son évolution sur le site et dans ses différentes rubriques, et égrène les mots, codes, adresses qu’elle entre au fil de son parcours numérique, cette personne non voyante cherche un dermatologue sur Ameli.fr, le site de l’Assurance maladie. Elle écoute, écourte aussi parfois, les énoncés d’une synthèse vocale qui s’emballe, lit des intitulés dans le désordre, bute sur des menus non balisés… Vingt minutes n’ont pas suffi à lui faire atteindre son but. L’épreuve est un marathon non balisé : « Je suis perdue », lâche-t-elle. Un marathon sans ligne d’arrivée : « accessibilité non conforme », finit par annoncer la voix mécanique.
Manuelle Mellado fait donc partie des 2 millions de personnes aveugles ou malvoyantes que compte la France. Comme pour tous ces contribuables, assurés, candidats à un emploi, ces patients en quête d’un praticien, pour elle un parcours sur les sites de l’administration est une épreuve.
« Certains baissent les bras, éteignent l’ordinateur, glisse-t-elle. Pour beaucoup de déclarations administratives, de prises de rendez-vous médicales aussi, je dois faire appel à un tiers à qui je dois communiquer mes codes, mes besoins médicaux, mes coordonnées bancaires parfois… »
Et si la scène se répète souvent, Manuelle Mellado n’a pas l’intention de se heurter de manière éternelle au mur numérique invisible. Elle est présidente de l’Union nationale des aveugles et déficients visuels (Unadev), une association girondine qui fait partie, avec la Fédération nationale pour l’inclusion des personnes en situation de handicap sensoriel et troubles dys en France (Fisaf) – une autre association girondine –, d’un collectif qui a décidé de rappeler que depuis le 11 février 2005 ce « mur » n’est plus censé exister.
Depuis cette date, l’État a l’obligation de rendre ses services en ligne accessibles aux personnes handicapées. Une directive européenne de 2016 est venue renforcer cette exigence en imposant le respect du référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA) – le même standard que l’État exige des sites privés. La promesse n’a pas été tenue.
Alors que la déclaration de revenus en ligne est devenue obligatoire pour la majorité des contribuables, le site impots.gouv.fr en est l’exemple le plus criant. Il figure pourtant parmi les « 250 démarches administratives essentielles » que l’État s’était solennellement engagé à rendre pleinement accessibles. L’objectif d’une conformité totale, initialement fixé à fin 2025, a été revu à la baisse lors du dernier comité interministériel du handicap : seuls 50 % des services seraient accessibles aujourd’hui.
Documents officiels en PDF illisibles par les lecteurs d’écran, interface incompatible avec les technologies d’assistance, contenus mal structurés… Le site impots.gouv.fr cumule les handicaps. Exemple : sur l’avis d’imposition, un tableau présente les revenus du foyer de façon si mal balisée que la synthèse vocale s’emballe. Tous les intitulés sont lus les uns à la suite des autres, sans séparation, sans correspondre à leurs intitulés. « Présenté de cette façon, ce tableau est incompréhensible pour une personne aveugle », assure Laurence de Roquefeuil, du Collectif français du handicap visuel (CFHV), qui fédère 20 organisations dont l’Unadev.
Le 2 juin 2026, donc, après des années de signalements, démarches et courriers restés sans réponse satisfaisante, le collectif a donc déposé une action de groupe devant le tribunal administratif de Paris contre la Direction générale des Finances publiques (DGFIP).
Cette plainte, dont la cible est symbolique, vise par ricochet tout un service public qui n’est pas exemplaire, certes, mais les entreprises privées ne font guère mieux. « La plupart des sites privés sont aussi à la traîne, souligne Manuelle Mellado. C’est très gênant, surtout quand l’un d’entre eux est Doctolib, outil quasi incontournable dans nos parcours de santé. Aujourd’hui, pour prendre un rendez-vous médical, je vais plus vite en passant par une intelligence artificielle comme ChatGPT ». Mais si elle peut ponctuellement faciliter l’accès à l’information sur un Web jusque-là peu pensé pour les aveugles, à ce jour, l’IA ne contrôle pas ni ne remplit l’avis d’imposition…
