Remous chez Grasset, pétition retentissante à Cannes : à un an de la présidentielle, l’expansion des activités du milliardaire conservateur électrise le débat public
« Reste à savoir si Cannes allumera la mèche ou l’éteindra », écrivait l’équipe des « Cahiers du cinéma », à propos des « inquiétudes sur les prises de décisions de Canal+, guichet essentiel de l’écosystème », dans le numéro spécial consacré au festival, paru quelques jours avant son ouverture, début mai.
La mèche a bien été allum...
La mèche a bien été allumée. Elle a même entraîné une déflagration aussi retentissante qu’inattendue pour un milieu jusqu’ici d’une grande prudence quand il s’agissait de ses relations avec Canal, et l’actionnaire principal du groupe, Vincent Bolloré. La crainte de représailles prévalait. Difficile d’attaquer frontalement le premier financeur du cinéma hexagonal (170 millions d’euros investis en 2025), et de loin, devant France Télévisions (60 millions), TF1 (33 millions)….
Motus donc, jusqu’au mardi 12 mai, jour de l’ouverture du festival, choisi par le journal « Libération » pour publier la désormais fameuse tribune « anti-Bolloré », dénonçant l’« emprise grandissante de l’extrême droite » dans le septième art, par « l’intermédiaire » du milliardaire breton, et le « projet civilisationnel réactionnaire » de ce dernier, conduit « à travers ses chaînes de télé et ses maisons d’édition ». Dans une riposte qui a fait autant de vagues que la tribune, Maxime Saada, président du directoire de Canal, a indiqué que son groupe boycotterait les signataires.
Si elle témoigne de craintes réelles dans le milieu du cinéma, cette pétition a été jugée maladroite par les organisations professionnelles, qui ne l’ont pas signée, en raison de l’absence d’exemples de censure : à ce stade, Canal finance une grande variété de films, sans orientation idéologique particulière.
François Aymé, directeur du cinéma Jean-Eustache à Pessac (33), fait partie des premiers signataires, sans regrets. « Cette tribune a eu le mérite de poser publiquement la question de l’influence de Vincent Bolloré. Elle souligne aussi que Canal prévoit, en 2028, de racheter le réseau de salles UGC, ce qui va encore accélérer la concentration en cours. On peut avoir deux attitudes : soit prendre le risque que Vincent Bolloré fasse au cinéma ce qu’il a fait au « Journal du dimanche » ou à CNews, en imposant sa ligne idéologique, soit sonner l’alerte »
Cet épisode cannois n’est pas le premier exemple des inquiétudes que suscite l’expansion des activités de Vincent Bolloré, aujourd’hui présent dans la télévision (Canal+), la radio (Europe 1), la presse (« Journal du dimanche », Prisma), l’édition (Hachette)… Un empire accusé à gauche d’être guidé par un agenda idéologique, au service de l’extrême droite.
Un mois à peine avant le festival, le limogeage d’Olivier Nora, directeur de Grasset , avait déjà été l’occasion d’une montée en tension inédite. « Nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias », avaient déploré des dizaines d’écrivains, dans une lettre ouverte annonçant leur départ de la maison.
L’industriel breton, qui se présente comme « démocrate-chrétien », se défend de tout agenda idéologique. « Tout ça, c’est des tartes à la crème… Je n’ai aucun projet idéologique », assurait-il en 2024 lors d’une audition à l’Assemblée nationale.
« Vincent Bolloré a imprimé une inflexion éditoriale évidente à des structures comme CNews, Europe 1, qui toutes deux n’allaient pas bien, au ‘‘Journal du dimanche’’ , à Fayard… On met beaucoup en avant la dimension idéologique, mais il ne faut pas sous estimer l’aspect marketing : ces réorientations marchent plutôt bien en audience, en ventes. Et elles concernent des ‘‘petites boutiques’’ en termes de chiffre d’affaires. Ce ne serait pas son intérêt, économiquement parlant, d’appliquer la même méthode à un groupe aussi fédérateur que Canal, leader mondial, avec un catalogue annuel si large qu’il ne peut se restreindre sur un segment idéologique, estime Philippe Bailly, président du cabinet NPA Conseil, spécialisé dans l’économie des médias et du numérique. En outre, dans le cinéma, des clauses assez strictes encadrent les investissements de Canal. Par exemple, les obligations légales imposent que près de 20 % de cet argent soient consacrés aux longs-métrages à petit budget, moins de 4 millions d’euros. Quant à l’acquisition du réseau UGC, elle inquiète une partie de la profession, mais une autre voit d’un bon œil qu’un groupe puissant investisse dans les salles obscures à un moment où, face au streaming, leur modèle est menacé. »
« Ce qui a changé à Cannes avec la pétition, c’est qu’il y a eu beaucoup de réactions politiques. Le sujet est entré dans le débat public, observe François Aymé. C’est une bonne chose, à un an de la présidentielle. » Vincent Bolloré a reçu des soutiens à droite et à l’extrême droite, qui insistent sur sa liberté d’entrepreneur.
À gauche, les Insoumis promettent « une grande loi anticoncentration des médias » en cas de victoire en 2027. « Une urgence », a affirmé la députée Clémence Guetté, saisie d’une brève hésitation quand un journaliste lui a demandé si cette loi vaudrait aussi pour le groupe Combat (Radio Nova, « Les Inrockuptibles », Rock en Seine… ) de Matthieu Pigasse, parfois présenté, dans l’actuel climat de « guerre culturelle », comme un « Bolloré de gauche ». « La différence, c’est que Vincent Bolloré est beaucoup plus riche ! L’introduction en Bourse d’Universal lui a rapporté des milliards d’euros… », souligne un observateur.
Dan s une note parue le 12 mai sur les régulations anti-concentration , la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS, juge les lois actuelles efficaces pour limiter les « concentrations horizontales » – un acteur dominant un marché, comme la presse ou l’audiovisuel, par une succession de rachats dans ce secteur. Mais, fonctionnant par silo, insuffisantes face aux « concentrations verticales » – « un acteur qui prend le contrôle, maillon après maillon, de l’ensemble de la chaîne, sans dépasser les seuils réglementaires dans chacun de ces champs ».
Les auteurs de la note plaident pour une refonte de la régulation. « Mais rien ne se fera a minima avant 2027. À moyen terme, Vincent Bolloré a les mains libres, et il le sait », relève un spécialiste des médias.
