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economievia Challenges··4 min de lecture

Entre égalité et prospérité, la France est-elle allée trop loin dans le choix de la redistribution ?

Personnalités citées :Christian GollierGabriel Zucman
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Le contexte

Le débat sur la redistribution en France est ancien et récurrent, particulièrement en période électorale. Les propositions de taxation du capital, comme celle de Gabriel Zucman, suscitent des discussions sur l'équilibre entre égalité et prospérité économique. La France est souvent comparée aux États-Unis en matière de performance économique et d'inégalités.

Ce qu'il faut retenir

L'article aborde le débat sur la redistribution en France, soulignant que le pays est l'un des plus inégalitaires avant impôts, mais que la redistribution réduit cet écart. Il met en avant les conséquences économiques de la fiscalité sur le capital et compare la situation française à celle des États-Unis, où la prospérité est plus marquée malgré des inégalités croissantes. L'auteur questionne le choix de la France en faveur de la réduction des inégalités au détriment de la prospérité économique.

Ce que ça change

Cet article soulève des questions cruciales sur les choix politiques en matière de fiscalité et de redistribution en France. Il invite à réfléchir sur l'impact de ces choix sur la prospérité économique et sur la lutte contre la pauvreté, suggérant que la promotion de la richesse pourrait être une voie plus efficace que la seule redistribution.

L'article complet

Source originale sur challenges.fr

Taxer le capital plutôt que son revenu, comme le propose Gabriel Zucman, est une politique très rarement en œuvre à l’étranger, à cause de l’appauvrissement collectif qu’elle engendre.

Les campagnes électorales nationales devraient être le moment privilégié pour débattre de choix de société. Celle qui vient sera-t-elle celle du choix entre prospérité et égalité ? Le thème de l’impuissance économique de notre pays n’a jamais été aussi présent dans les esprits, alors que la proposition portant sur la taxe Zucman fait florès dans les programmes des candidats de gauche. Même si ce débat doit malheureusement se focaliser sur les ultrariches , voilà une opportunité qu’il ne faut pas rater.

Avant impôts, la France est un des pays les plus inégalitaires au sein des pays riches. Selon l’Insee, les 10 % des Français les plus aisés ont en moyenne un revenu 23,6 fois plus élevé que les 10 % les plus modestes. Mais après redistribution (impôts et prélèvements, prestations sociales et services publics), ce rapport chute à 3,8. Cette redistribution massive constitue un tour de force en termes de réduction des inégalités sociales, qu’elle maintient à un niveau historiquement bas malgré la pression concurrentielle (mondialisation, révolutions technologiques…) tendant à les accroître depuis le début du siècle.

Mais qui peut encore nier que ce succès indéniable a un coût en termes de prospérité ? Aux Etats-Unis, les 10 % des Américains les plus aisés ont un revenu net après redistribution 9,9 fois supérieur aux 10 % les plus modestes, et cet écart s’accroît d’année en année. Clairement, la lutte contre les inégalités n’y est pas une priorité . En revanche, la performance économique des Etats-Unis est indéniable. Entre 2008 et 2024, le revenu moyen est passé là-bas de 48 000 dollars à 85 000 dollars, alors qu’en France, il a stagné autour de 46 000 dollars sur la même période.

Les économistes ont depuis longtemps montré comment les mécanismes de redistribution ont en général un effet négatif sur la prospérité. Sont-ils l’explication de cette divergence transatlantique ? Déjà, Victor Hugo critiquait dans Les Misérables la taxe sur les fenêtres, supprimée en 1926 en France, pour son impact sur l’absence de lumière dans les logements, source de misère et d’insalubrité : « Dieu donne l’air aux hommes, la loi le leur vend . » De nos jours, le blocage des loyers redistribue du pouvoir d’achat des propriétaires vers les heureux locataires qui trouvent un logement à louer, mais il aggrave la crise du logement et inhibe la croissance.

La fiscalité qui pèse sur le capital financier, facteur de production essentiel mais très mobile, subit inéluctablement un intense dumping fiscal international. En Belgique par exemple, il n’y a pas de taxe sur les plus-values inférieures à 10 000 euros par an, et elle est limitée à 10 % au-delà. Aux Etats-Unis, le taux d’imposition sur les plus-values s’étale de 0 % à 20 % selon le revenu. La taxe sur les plus-values mobilières en France est de 31,4 %, dès le premier euro, mais avec plusieurs niches (assurance-vie, holdings…). Taxer le capital plutôt que son revenu, comme le propose Gabriel Zucman, est une politique très rarement en œuvre à l’étranger, à cause de l’appauvrissement collectif qu’elle engendre.

L’insolente prospérité de la société américaine

Christine Blandhol, une économiste de l’université de Princeton (Etats-Unis), a étudié le cas emblématique de la Norvège. En 2022, le gouvernement socialiste a fait passer le vieil impôt sur la fortune d’un taux de 0,85 % à 1,1 % par an pour tous les foyers disposant d’un patrimoine financier net supérieur à environ 2 millions d’euros. Les travaux de Bandhol la conduisent à estimer que cette modeste réforme conduit à l’exil de 2 % de ces foyers fiscaux, ainsi qu’un appauvrissement national de 1,3 % sur le long terme. La taxe Zucman propose de passer de 0 à 2 % sur le patrimoine au-delà de 100 millions, un saut huit fois supérieur à la réforme norvégienne.

La responsabilité de nos politiques redistributives sur le déclassement économique de notre pays face aux Etats-Unis est incontestable. Il existe donc un lien entre prospérité collective et réduction des inégalités. Entre ces deux objectifs socialement désirables mais contradictoires, la France a choisi la réduction des inégalités. Il me semble justifié de se poser la question de savoir si ce choix a été conscient, dans un monde où beaucoup préfèrent ignorer l’existence-même de ce lien. Et en étouffant responsabilités individuelles et initiatives entrepreneuriales, la France finit par perdre sur les deux tableaux. Aujourd’hui, la société américaine est certes plus inégalitaire, mais son insolente prospérité fait que son décile le plus pauvre gagne en moyenne 17 000 euros, alors que le même en France gagne en moyenne 13 000 euros. La lutte contre la pauvreté pourrait donc bien passer davantage par la promotion de la production de richesse que par sa redistribution.

Christian Gollier, directeur de l’école d’économie de Toulouse

Christian Gollier est un économiste français. A l'origine de Toulouse School of Economics avec Jean Tirole en 2007, il en est le directeur depuis 2009 (avec une interruption en 2015-2016).

Les recherches de Christian Gollier s'étendent des domaines de l'économie de l'incertain à l'économie de l'environnement en passant par la finance, la consommation, l'assurance et l'analyse des coûts-bénéfices, avec un intérêt particulier pour les effets durables à long terme.

Christian Gollier est aussi l'un des auteurs des 4ème et 5ème rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur le changement climatique (GIEC, 2007 et 2013).

Texte extrait depuis l'article original sur challenges.fr. Civiqo agrège les flux RSS publics des grands médias FR sans copier ni stocker leurs contenus payants — chaque article reste hébergé chez son éditeur. Lire sur challenges.fr.

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