Pour la première fois, des dirigeants du secteur agroalimentaire et de la grande distribution brisent le silence pour critiquer les pratiques de leur propre industrie
Pour la première fois en France, des cadres et dirigeants de la distribution et de l’agro-industrie dénoncent anonymement les pratiques de leur propre secteur, dans un rapport paru ce mardi appelant l’État à les « contraindre » pour mieux protéger la santé et l’environnement.
Dans une rare prise de position commune, une quinzaine de responsables au sein de grandes enseignes de supermarchés mais aussi de grands industriels, privés ou coopératifs, affirment d’une même voix que « la course au prix bas empêche la transition écologique et sociale, et génère des coûts cachés », notamment pour la santé. Cette initiative est portée par l’organisation Inside Track qui repose sur des collectifs d'« insiders » anonymes souhaitant « faire évoluer leur secteur ».
Un premier essai au Royaume-Uni dénonçait en novembre 2025 les pratiques des filières de la viande et du lait, nuisant à l’environnement, à la santé et au bien-être animal.
En France, habituellement, la grande distribution et l’industrie agroalimentaire se rejettent la faute de cette course au prix bas. « Globalement la distribution se gave au détriment des consommateurs […], aucune enseigne n’est rattrapable. Il n’y a qu’une seule solution : que l’État nous régule et augmente les contrôles », confie un cadre de la distribution, secteur identifié dans le rapport comme « l’architecte » et « premier responsable » de la situation.
Le rapport fait état de situations documentées : la grande distribution baisse ses marges sur les produits emblématiques d’appel, comme le Coca-Cola, la bière ou le Nutella, et les rattrape sur les produits bio ou de qualité. Il accuse aussi les distributeurs de s’abriter derrière « l’argument trompeur du pouvoir d’achat » et de rendre volontairement l’alimentation plus saine « moins visible, moins compétitive et moins désirable ».
Le document souligne également que pour les plus grands industriels, « la pression de la distribution n’efface pas » leur « responsabilité ». « Une sauce tomate sucrée. Pour quelle raison ? Parce que ça coûte moins cher. […] Mais il y aura un coût plus tard : la santé », confie l’un de ces contributeurs. Ces lanceurs d'alerte soulignent aussi des initiatives visant à engager les agriculteurs dans des pratiques plus durables, mais sur un « périmètre réduit » ou seulement sur « un ingrédient secondaire ». On applique des rustines. On essaye de changer des choses mais pour ne surtout rien changer »
Un insider reconnaît « un côté greenwashing » : « on applique des rustines. On essaye de changer des choses mais pour ne surtout rien changer ». Le rapport souligne que des entreprises ont même « rétropédalé » en revenant vers l’agriculture conventionnelle, avec pesticides et engrais de synthèse, « faute de capacité à valoriser leur démarche commercialement ». Un insider souligne par exemple que le bien-être animal « saute en premier » car il est difficile à valoriser.
