Jordan Bardella est-il (vraiment) le meilleur champion pour le RN ? À moins d’un an de l’élection présidentielle , la formation d’extrême droite ne sait toujours pas qui portera ses couleurs, suspendue à la décision que rendra la justice le 7 juillet dans l’affaire des assistants parlementaires européens. Mais déjà, des doutes émergent sur la capacité du trentenaire à pouvoir tenir la barre.
Ces derniers jours, le patron du parti a enchaîné les faux pas, créant pour la première fois un malaise en interne. Ils ne le disent pas à voix haute, mais certains cadres RN ont été gênés par les images de lui apparaissant au balcon d’un Grand Prix de Formule 1 à Monaco le 7 juin, une coupe à la main. Non seulement la France pleurait, ce jour-là, la mort de Lyhanna, mais le Rocher, où il se trouvait, est en plus le temple de l’argent-roi et de l’évasion fiscale. Pas franchement en phase avec l’électorat populaire du RN.
Pire : le député européen s’est ensuite englué dans des explications alambiquées , jugées pour le moins maladroites. « Des marches blanches, il y en a tous les jours » , a-t-il cru bon d’évacuer, en rappelant son goût pour la Formule 1 et en soulignant qu’il a « l’occasion de [se] rendre régulièrement à des Grands Prix. » En l’occurrence, avec la princesse italienne Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. De quoi faire grincer des dents. « Ça ne va pas comme réponse » , résume un cadre lepéniste dans l’Opinion , quand un proche de Marine Le Pen assume encore plus franchement ( auprès de franceinfo) , que « cette photo est une erreur. » Assister à un Grand Prix de F1 en tribune officielle est, qui plus est, « le summum du bling-bling » , fustige-t-il.
Voilà le paradoxe Jordan Bardella : il est favori de tous les sondages, crédité de 32 à 35 % selon les instituts, donné gagnant par presque tout le monde à dix mois du scrutin, mais il offre une précampagne brouillonne, sèche carrément des rendez-vous pourtant incontournables dans son camp, et peine ainsi à faire entendre sa voix sur des sujets majeurs.
Après la mort de Lyhanna, le président du Rassemblement national a choisi par exemple de se faire discret quand toute la classe politique réagissait à l’actualité pour mettre la protection des enfants au cœur des leurs déclarations. Un silence, relatif, qui a donné de l’espace à certains lieutenants du parti, lesquels n’ont pu réfréner quelques bourdes. En témoigne une interview de Laurent Jacobelli sur franceinfo, qui a ouvert la voie à un possible référendum sur la peine de mort pour les personnes accusées de viols sur mineurs, une éventualité pourtant écartée par Marine Le Pen dès 2022.
Un peu plus tôt, début juin, c’est son absence au congrès des Jeunes agriculteurs qui était particulièrement remarquée. Plusieurs chefs de partis ont effectivement fait le déplacement à Bourg-en-Bresse pour débattre de leur projet pour l’agriculture, sujet majeur de toute élection présidentielle, et censée être au cœur du programme du parti d’extrême droite. Marine Tondelier, Bruno Retailleau ou Gabriel Attal étaient notamment présents, mais le RN était, lui, représenté par le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy. L’occasion pour le candidat Renaissance d’adresser une pique à distance : « Manifestement, l’évènement n’était pas digne de Jordan Bardella. » Mais ce n’est pas tout.
Alors que le Rassemblement national se veut le meilleur représentant des intérêts et de la souveraineté de la France, Jordan Bardella n’a pas non plus jugé utile de se rendre au salon Eurosatory (sur la défense et la sécurité) qui se tient jusqu’à vendredi à Villepinte, au nord de Paris. Quand Gabriel Attal et Edouard Philippe, chantre eux aussi d’une forme de réarmement, ont fait le déplacement, le patron du RN préfère envoyer le député Laurent Jacobelli. Lui, s’envole en Pologne ce jeudi pour une rencontre avec son allié d’extrême droite Krzysztof Bosak.
Ainsi, Jordan Bardella s’offre l’occasion de reprendre un peu d’air en Europe, tout en essayant de se construire une stature internationale. Il est vrai qu’en France, l’heure est au flottement et sans doute l’attente de la décision que rendra la justice le 7 juillet y est pour quelque chose. Car, quand il ne brille pas par sa discrétion sur le terrain ou le plan des idées, les rares propositions que l’eurodéputé formule plongent ses comparses dans l’embarras.
Ce fut le cas récemment sur des sujets importants comme l’international ou les retraites . Le 29 mai sur LCI il affirmait que « l’âge légal ne veut rien dire » , avant d’être aussitôt corrigé par Marine Le Pen qui, sur France 3, assurait que « oui, bien sûr » , il y a un âge légal dans la réforme proposée par le RN, et qu’il est fixé entre 60 et 62 ans en fonction de l’entrée sur le marché du travail. Sur l’international, il est nettement plus atlantiste que la cheffe des députés RN, longtemps accusé d’entretenir un tropisme prorusse.
Par chance pour le parti, les dissonances et autres faux pas du trentenaire passent plutôt sous les radars médiatiques. Même les décisions polémiques prises par les mairies RN (annulation d’un spectacle à Castres, suppression des subventions au Planning familial à Carpentras, refus de prêter une salle pour les élections législatives algériennes à Carcassonne…) ne franchissent que difficilement le mur du son. De quoi permettre à Jordan Bardella d’entrer en campagne sans être constamment renvoyé à ces frasques. Mais jusqu’à quand ?
