Jordan Bardella, Gabriel Attal, Elisabeth Borne, Boris Vallaud... Tous ont en commun d'avoir publié ces dernières semaines un livre pour retracer leur parcours ou promouvoir leurs idées. Un foisonnement d'ouvrages politiques qui s'explique aussi par une campagne présidentielle qui s'annonce très ouverte.
C'est une vidéo de quelques secondes publiée sur la page Instagram de Gabriel Attal . "Tu t'es mis à nu là, hein" , lance au patron de Renaissance une lectrice d'un certain âge, en lui tendant son livre En homme libre (Editions de l'Observatoire, avril 2026), lors d'une séance de dédicaces à Paris, le 22 avril. "Bah, il fait super chaud" , lui répond l'ancien Premier ministre, un brin décontenancé, tout en relevant les manches de sa chemise. "Non, mais dans le livre" , lui sourit son interlocutrice. A 37 ans, Gabriel Attal a en effet levé le voile sur son parcours politique et personnel . Une première étape avant sa candidature à l'Elysée , officialisée vendredi 22 mai lors d'un déplacement dans l'Aveyron.
Il n'est pas le seul décideur politique à lorgner 2027, et à avoir choisi le livre comme objet de dévoilement de soi ou de ses idées. Jordan Bardella, Elisabeth Borne, Boris Vallaud, Marine Tondelier... Les librairies voient fleurir depuis quelques mois sur leurs étals les ouvrages de responsables politiques. Raphaël Glucksmann, patron de Place publique et potentiel candidat à la présidentielle, vient d'ailleurs d'annoncer la sortie de son nouveau livre, Nous avons encore envie (Allary Editions, 28 mai), où il évoque la nécessité d' "un grand sursaut patriotique". Parmi les personnalités qui aspirent à l'élection suprême, rares sont celles qui n'ont rien publié.
"C'est une très bonne nouvelle pour le livre et c'est une spécificité française qui remonte aux Lumières : il faut passer par le livre pour poser ses idées" , observe Muriel Beyer, directrice des Editions de l'Observatoire, qui a publié Gabriel Attal. "C'est du grand classique , appuie le politologue Bruno Cautrès. Notre vie politique française a cette particularité : les responsables politiques ont un rapport à l'écriture et au livre qui est important dans l'affirmation de leurs ambitions présidentielles. Publier un livre, cela veut dire que l'on a réfléchi, que l'on s'est retiré avec soi-même devant sa table d'écriture pour s'extraire des flots roulants des interviews." Tous veulent finalement s'inscrire dans la tradition des personnalités politiques qui ont pris la plume pour coucher leurs idées, leurs parcours ou leurs mémoires, tels le général de Gaulle, Georges Pompidou ou François Mitterrand.
Le succès est plus ou moins au rendez-vous. Le patron du RN, Jordan Bardella, qui pourrait remplacer Marine Le Pen comme candidat à la présidentielle en cas de nouvelle condamnation judiciaire, est devenu un vrai phénomène en librairie. Au 31 décembre 2025, son premier ouvrage, Ce que je cherche (Fayard, novembre 2024), s'était vendu à plus de 240 000 exemplaires, tandis que son second opus, Ce que veulent les Français (Fayard, octobre 2025), s'était écoulé à plus de 173 000 exemplaires, selon la maison d'édition. Si le premier est un récit autobiographique, le second se veut une réflexion à partir de témoignages de Français. "En moins d'un mois, Ce que je cherche avait dépassé les 100 000 exemplaires" , rappelle l'entourage de Jordan Bardella, qui se réjouit de ces deux best-sellers.
"Cela a permis de conquérir de nouveaux électeurs, qui ont découvert Jordan Bardella autrement, et ça a consolidé la base qui était déjà acquise."
"Jordan Bardella avait besoin de se vieillir et de poser une stature, une hauteur de vue, une notoriété à travers un livre. C'était un passage obligé pour lui" , décrypte le communicant Philippe Moreau-Chevrolet. Pour autant, rappelle-t-il, le livre politique "parle beaucoup aux fans", qui se déplacent en nombre lors de séances de dédicaces. Les files d'attente sont abondamment filmées par les équipes des auteurs, qui les relayent sur les réseaux sociaux de leur champion. Des scènes vues chez Jordan Bardella mais aussi chez Gabriel Attal, qui ont tous deux fait le choix du récit personnel.
L'ex-locataire de Matignon raconte ainsi les addictions de son père au jeu ou à la drogue, le clan qu'il forme avec sa mère et ses sœurs, ou encore son histoire d'amour faite d'allers et retours avec Stéphane Séjourné, ancien ministre des Affaires étrangères, aujourd'hui commissaire européen. "Gabriel Attal est jeune, parle de lui, de son homosexualité, du rôle de sa mère... Ça plaît beaucoup plus qu'un livre programmatique, c'est ce que veulent les gens" , assure son éditrice, Muriel Beyer.
Au 19 mai, le livre du patron du Renaissance s'était écoulé à très exactement 8 419 exemplaires, selon les chiffres de l'institut GfK. "On est très satisfaits du lancement, Gabriel Attal est dans la fourchette haute des livres politiques, se réjouissent encore les Editions de l'Observatoire. A chaque fois, il vend tout. Il a même dédicacé des livres qui n'étaient pas de lui car tout avait été écoulé."
Est-ce pour autant annonciateur d'un futur succès électoral ? "Avec le livre, les fans peuvent emporter un morceau du responsable politique chez eux, mais ils ne votent pas forcément pour le futur candidat", assure Philippe Moreau-Chevrolet, qui rappelle l'engouement des internautes chinois pour le livre de Gabriel Attal, raconté par L'Opinion .
"Tout l'enjeu pour les équipes, c'est de transformer le lecteur en électeur."
De beaux succès en librairie ne se traduisent pas nécessairement par des victoires dans les urnes. En témoignent les ventes stratosphériques des livres de Nicolas Sarkozy, qui ne lui ont pourtant pas permis un come-back lors de la primaire de la droite en 2016, ou celles d'un Eric Zemmour, essayiste à succès, mais qui a connu un relatif échec lors de la présidentielle de 2022.
La grande majorité des livres politiques ne finissent cependant pas dans les palmarès des meilleures ventes. "Il ne faut pas surestimer leur impact : la plupart rencontrent un succès d'estime" , note Bruno Cautrès. Les responsables politiques se servent surtout de la sortie d'un livre pour se faire connaître ou faire avancer leurs idées. "La publication d'un livre a trois grandes utilités pour un politique : avoir accès aux médias pendant quelques jours, voire semaines, poser un thème ou tester ses idées dans le débat politique, et mobiliser ses troupes en faisant une tournée dans toute la France", détaille Philippe Moreau-Chevrolet.
C'est le cas du président du groupe PS à l'Assemblée, Boris Vallaud, qui a publié Nos vies ne sont pas des marchandises (Seuil, avril 2026), afin de lancer le débat sur "la démarchandisation" de la société, thème qu'il présente comme un sujet de reconquête pour la gauche dans le cadre de la présidentielle. "Le livre permet de structurer ses idées, mais surtout le livre résiste. Dans un moment où la politique se consomme par secondes sur TikTok, écrire, c’est résister à l’immédiateté, à la simplification, au clash, à la petite phrase" , livre-t-il. Sans surprise, le socialiste juge durement les choix éditoriaux de Gabriel Attal ou Jordan Bardella. "Ces livres ont un point commun : ils parlent beaucoup d'eux-mêmes et assez peu des gens."
"Que Bardella vende bien, ça ne m’étonne pas : il a compris que la politique-spectacle a ses best-sellers. La personnification à outrance ne fait ni un programme ni ne répond aux problèmes des Français."
En un peu plus de quinze jours, le livre de Boris Vallaud s'est écoulé à 769 exemplaires, selon des chiffres communiqués à franceinfo par le site Edistat , qui publie des statistiques de l'édition sans prendre en compte les ventes lors de salons ou dédicaces. Il est trop tôt pour juger des ventes du nouveau livre d'Elisabeth Borne, Réveillons-nous (Robert Laffont), sorti le 7 mai. En désaccord avec Gabriel Attal, l'ancienne Première ministre a lié la sortie de cet ouvrage avec l'annonce de son départ de la présidence du conseil national de Renaissance . Elle vient aussi d'annoncer son propre mouvement, Bâtissons ensemble, et se démarque de ceux qui misent sur des récits personnels. "Face aux solutions simplistes, inefficaces et dangereuses des extrêmes d'une part, et aux ambitions personnelles qui s'expriment d'autre part, Elisabeth Borne souhaite proposer des idées qui peuvent rassembler dans le débat public et qui incarnent le centre", explique son entourage.
Dans cette précampagne pour la présidentielle, "la publication d'un livre" devient "une case obligatoire à cocher" pour tout prétendant ou décideur souhaitant peser dans le débat , relève Bruno Cautrès . Or, l'élection de l'an prochain s'annonce très incertaine : "On observe beaucoup de candidatures car elle est très ouverte. En conséquence, tout le monde veut sortir un livre pour montrer qu'il existe."
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