Les États membres et le Parlement européen se sont entendus pour interdire les services d’IA permettant de « dénuder » des personnes sans leur consentement. Une réponse à la multiplication des deepfakes sexuels, qui ciblent massivement les femmes. Ces contenus touchent de nombreuses victimes anonymes, mais lorsqu’ils visent des journalistes, militantes ou élues, ils peuvent aussi devenir une arme contre leur parole publique.
Quand les attaques ont commencé, Nika Kovac était sous le feu des projecteurs. La militante slovène de 33 ans, coordinatrice de l’initiative citoyenne européenne My Voice, My Choice , défend depuis plusieurs années un mécanisme européen pour soutenir l’accès à l'avortement dans l’Union européenne . La campagne a pris de l'ampleur, poussant le Parlement puis la Commission européenne à se prononcer. C'est là que des vidéos et des photos à caractère sexuel, générées par l’IA et la représentant nue, sont apparues sur différents réseaux sociaux, raconte-t-elle à RFI.
Sa première pensée : « Que va-t-il se passer si ma mère ou mon père les voient, si mes grands-parents les voient ? » Certains proches ont d’ailleurs cru que l’une de ces vidéos était réelle.
Pour Nika Kovac, le message est clair. « Je pense que c’était une forme d’intimidation, destinée à me mettre mal à l’aise et à m’empêcher de continuer à parler des droits des femmes. Ce genre de contenu est une autre manière de réduire les femmes au silence », résume la fondatrice de l'Institut du 8 mars, une ONG de défense des droits humains très active en Slovénie.
Son cas illustre une dimension de plus en plus documentée des deepfakes sexuels. Ces contenus à caractère sexuel, générés par intelligence artificielle à partir de l’image d’une personne sans son consentement, touchent de nombreuses victimes anonymes. Mais les femmes exposées médiatiquement sont particulièrement ciblées.
Ces dernières années, plusieurs affaires ont mis en lumière cette mécanique. En France, la journaliste Salomé Saqué a raconté avoir été victime de deepfakes à caractère pornographique, un nouvel outil à la disposition de ceux qui cherchent à « la bâillonner, la dénigrer, l'humilier », venu s’ajouter, précise-t-elle, à une « très longue liste de violences en ligne » subies en tant que femme.
Dans une enquête consacrée à « la menace croissante » que représentent les deepfakes pour les journalistes, en particulier les femmes, Reporters sans frontières évoque le cas de Julia Mengolini , fondatrice de la radio Futurock et cible régulière de l’extrême droite argentine. La journaliste a dénoncé un deepfake pornographique la mettant en scène dans une relation incestueuse avec son frère afin de la dénigrer. Elle a porté plainte contre « le président Javier Milei qui a contribué à l’amplification de cette campagne en partageant une publication se moquant des tentatives de la journaliste de faire stopper ce harcèlement ».
Le phénomène dépasse le cas des journalistes et des militantes. En Italie, le scandale du site Phica a révélé la circulation d’images volées, retouchées ou sexualisées de femmes connues, dont la Première ministre Giorgia Meloni et la cheffe de l’opposition Elly Schlein. Preuve aussi que cette violence transcende les clivages politiques. Giorgia Meloni en a d'ailleurs à nouveau fait les frai s la semaine dernière avec des images la représentant en sous-vêtements sur un lit.
En Allemagne, l’affaire Collien Fernandes , qualifiée par son avocate d'« affaire Pélicot du numérique », a relancé le débat sur la nécessité de pénaliser la création même de ces contenus. Cette actrice et animatrice de télévision a été l'objet pendant des années d'images sexuelles truquées donnant l'illusion de contenus privés partagés par des comptes à son nom, avant de découvrir que l'auteur présumé n'était autre que son désormais ex-mari.
Les deepfakes à caractère sexuel s’inscrivent dans « un rapport de domination de genre et dans un continuum de cyberviolences sexistes et sexuelles », rappelle le Centre Hubertine Auclert dans un décryptage publié sur le sujet . « En très grande majorité, il s’agit de femmes, voire de mineures », complète Inès Girard, qui a participé à sa rédaction.
Les chiffres disponibles, encore parcellaires, confirment cette dimension. Selon une recherche menée en 2023 par Security Hero , société spécialisée dans la lutte contre les usurpations d’identité en ligne, 98% des deepfakes produits en ligne sont à caractère pornographique et 99% des personnes ciblées sont des femmes.
Les femmes visibles dans l’espace public sont particulièrement exposées. Dans un rapport publié fin avril , ONU Femmes indique que sur plus de 600 femmes engagées dans la vie publique, 6% déclarent avoir été victimes de deepfakes, 12% disent avoir subi le partage non consenti d’images personnelles, y compris intimes ou sexuelles, et 41% affirment s’autocensurer sur les réseaux sociaux pour éviter les abus.
Dans le cas des femmes publiques, ces contenus peuvent être utilisés « pour humilier », mais aussi comme moyen de chantage, ou pour « demander d’arrêter d’être présente dans l’espace public ou de défendre leur cause », développe Inès Girard. Publiés sur les réseaux sociaux, ils peuvent aussi servir à « discréditer la personne » et à « changer la focale » : que l’attention ne soit plus concentrée sur ses actions ou ses combats, mais sur des images sexuelles présentées comme dégradantes ou inacceptables.
Les deepfakes sexuels ne résument donc pas à eux seuls les cyberviolences sexistes, mais ils en constituent une forme particulièrement violente. « C’est aussi une manière très particulière de s’approprier votre corps : vous placer dans des situations sexuelles non consenties, vous mettre à nu et exploiter votre corps de cette manière revient à montrer que vous êtes un objet, et que vous n’avez pas d’importance. C’est aussi cela, le message. Cela va encore plus loin que les menaces ou les commentaires désagréables », analyse Nika Kovac qui parle d'une forme de « torture psychologique ».
Pour les victimes, le caractère artificiel de l’image n’atténue pas la violence. Le Centre Hubertine Auclert évoque des conséquences multiples : sentiment de déshumanisation, honte, traumatisme psychologique, effets sur la vie sociale, professionnelle ou affective, et peur d’une exposition continue, même après le retrait de certains contenus. Des conséquences qui peuvent aller jusqu ’à des pensées suicidaires ou des tentatives de suicide, comme c’est le cas pour 45% des victimes de cyberviolences sexuelles.
« Je suis une femme adulte, j’ai une vie assez stable. Mais ce genre de choses arrive aussi à des filles de 12, 13 ou 14 ans » , pointe Nika Kovac, qui rappelle que ces attaques ont aussi un effet très concret sur le travail militant. « Il faut les trouver, les signaler, mobiliser toute une équipe. C’est aussi une manière de prendre notre capacité de travail, de nous empêcher de faire notre vrai travail. »
Pour l'activiste, pas question de faire de pause sur les réseaux sociaux, alors que le moment était crucial pour la campagne qu'elle portait depuis trois ans. « Cela m’a donné encore plus de motivation, même si, parfois, on pleure et on est profondément triste. »
L’effet peut être directement politique. En Irlande du Nord, l’élue Cara Hunter a raconté au Guardian qu’une vidéo pornographique deepfake diffusée avant une élection avait failli mettre fin à sa carrière. Face à l’absence d’outils juridiques efficaces, son parti lui avait conseillé de garder le silence pour ne pas amplifier l’affaire. Ce qui montre aussi le dilemme imposé aux victimes.
« Toute la dynamique des cyberviolences sexistes et sexuelles, c’est de silencier les femmes et de les faire s’exclure de cet espace public et de cet espace d’engagement », souligne Rachel-Flore Pardo, avocate au barreau de Paris, spécialisée dans le cyberharcèlement et les violences sexistes et sexuelles. « Les conséquences, c’est l’autocensure, c’est la mise en retrait, c’est la peur qui conduit à se taire et à se retirer . »
« Les voix qu’elles portaient se retrouvent alors étouffées », ajoute Inès Girard qui rappelle que les réseaux sociaux sont déjà des espaces très masculins.
Le phénomène n'est pas nouveau, le terme « deepfake » apparaît dès 2017 sur Reddit, où circulaient alors des vidéos pornographiques truquées mettant en scène des célébrités.
L’affaire Taylor Swift, en janvier 2024, a ensuite marqué un tournant dans sa médiatisation mondiale. Une photo de profil, une image professionnelle ou une capture d’écran d'une vidéo en ligne suffisent et il n’est plus nécessaire de disposer de compétences techniques. Des dizaines de sites et d'appli permettent de « nudifier » en quelques clics. Ainsi, le nombre de deepfakes porno partagés a été multiplié par 16 en deux ans , selon les données d'un rapport publié en 2025 par le Parlement européen.
Le scandale Grok a illustré cette évolution. L’assistant d’intelligence artificielle intégré à X, la plateforme d’Elon Musk, a été accusé d’avoir permis la génération massive d’images sexualisées de femmes, y compris de mineures, à partir de photos réelles. L’affaire a provoqué un tollé international et une enquête européenne. Elle a aussi mis en lumière la facilité d’accès à des outils capables de produire ce type d’images en quelques secondes à partir d’une simple photo.
Face à cette massification, la réponse judiciaire reste souvent insatisfaisante. Moins de la moitié des pays disposent de lois traitant des abus en ligne. Encore moins ont adopté une législation couvrant spécifiquement les contenus deepfake générés par IA, souligne l'ONU.
En France, depuis la loi SREN (Sécuriser et Réguler l'Espace Numérique) de 2024, le code pénal punit la diffusion d’un montage ou d’un contenu généré par traitement algorithmique à caractère sexuel reproduisant l’image ou les paroles d’une personne sans son consentement. La peine encourue est de deux ans de prison et 60 000 euros d’amende, portée à trois ans et 75 000 euros lorsque la publication passe par un service de communication au public en ligne. Une personne qui relaie un deepfake sexuel sans l’avoir créé peut donc être poursuivie.
« Le droit est au rendez-vous. La question, c’est son application, c’est quels moyens on se donne pour les enquêtes », résume Rachel-Flore Pardo, avocate spécialisée dans le cyberharcèlement et les violences sexistes et sexuelles. Mais pour les victimes, les obstacles restent nombreux : identifier l’auteur, constituer des preuves, faire enregistrer la plainte, obtenir des réponses des plateformes et le retrait complet des publications. Ce dernier point reste l’un des plus difficiles. « Même si vous y arrivez sur un site, potentiellement il est sur d’autres. C’est très dur, et vous vivez tout le temps avec l’angoisse que le contenu soit à nouveau diffusé », explique l’avocate.
Aucune statistique publique ne permet de mesurer le traitement des plaintes pour deepfakes sexuels. Mais un classement sans suite peut notamment intervenir lorsque l’auteur de la diffusion n’a pas pu être identifié, indique-t-elle.
Même analyse du côté du Centre Hubertine Auclert, qui pointe en plus le manque de formation et de moyens des forces de l’ordre et les difficultés d’enquête. « Les plateformes ne réagissent pas suffisamment vite, elles ne consacrent pas à tout cela suffisamment de moyens », estime Rachel-Flore Pardo.
Nika Kovac dénonce aussi un « double standard » où des contenus liés aux droits reproductifs portés par son organisation peuvent être censurés par les plateformes, tandis que des images sexualisées non consenties continuent de circuler.
Au niveau européen, une directive , que les États membres ont jusqu'au 14 juin 2027 pour transposer, doit venir combler certaines défaillances. Elle impose de criminaliser le partage non consenti d'images intimes, y compris les deepfakes, et la manipulation ou création de matériel sexuellement explicite sans consentement.
Mais les affaires récentes pourr…
