L'une des figures majeures de la scène politique de ces dernières décennies s'est éteinte. Bernadette Chirac est morte à l'âge de 93 ans, a annoncé sa fille Claude Chirac à l'Agence France Presse ce samedi 6 juin. Affaiblie par la maladie depuis quelques années, ses apparitions publiques s'étaient faites de plus en plus rares.
Après plusieurs mois d'absence, elle était réapparue en fauteuil roulant en juin 2018, à l'occasion de l'inauguration de la première rue "Jacques et Bernadette Chirac", à Brive-la-Gaillarde en Corrèze. La même année, elle avait été contrainte de se mettre en retrait de son emblématique opération pièces jaunes, avant de démissionner de son poste au conseil d'administration du groupe LVMH en 2019.
Sa vie, Bernadette Chirac l'aura consacrée à la conquête du pouvoir. Celle de son mari Jacques Chirac, président de la République de mai 1995 à mai 2007, mais aussi la sienne, elle qui fut conseillère générale de Corrèze entre 1979 et 2015 et adjointe au maire de Sarran depuis 1979.
Née Chodron de Courcel à Paris le 18 mai 1933, Bernadette Chirac est l'aînée d'une famille bourgeoise de trois enfants. Élevée chez les soeurs dominicaines, elle reçoit une éducation catholique stricte, et suit une scolarité sans faux pas, avant de décrocher son baccalauréat à l'École normale catholique en 1950. La même année, elle décroche l'examen d'entrée de l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po), qu'elle intègre un an plus tard.
C'est lors de cette formation que Bernadette fait la rencontre Jacques Chirac, alors qu'ils sont tous deux étudiants en première année. Mais, au départ, sa famille n'accepte pas cette relation qui la lie à un jeune homme issu d'un milieu plus populaire, fils d'instituteurs de Corrèze.
Quelques années plus tard, les parents de Bernadette refusent même que le mariage des deux amants se déroule dans la Basilique Sainte-Clotilde, lieu privilégié par la bourgeoisie du faubourg Saint-Germain. Les noces ont donc lieu dans la chapelle affiliée de Jésus-Enfant, plus intime, dans le VIIe arrondissement. Elles sont célébrées le 16 mars 1956 ; Jacques Chirac profite d'une permission alors qu'il effectue son service militaire en Algérie. Une union de laquelle naîtront deux filles, Laurence et Claude. "Ce n'était pas uniquement un mariage d'amour, c'était un mariage d'ambition", confia Bernadette Chirac lors d'une interview en 2015. "Je voulais avec ce garçon construire quelque chose d'exceptionnel."
Un temps réticente à l'idée de se lancer dans le débat public, Bernadette finit par devenir une véritable figure de la politique Hexagonale. Elle reste d'ailleurs, avec Anne-Aymone Giscard d'Estaing, la seule première dame à avoir exercé un mandat électif au cours de sa vie. En 1971, alors que Jacques Chirac construit sa carrière nationale, elle devient conseillère municipale de la commune de Sarran en Corrèze, où le couple a acheté le château de Bity, deux ans plus tôt. Devenue seconde adjointe au maire en 1977, elle sera réélue à chaque élection depuis.
En parallèle, elle intègre le Conseil général de Corrèze le 25 mars 1979 et devient la première femme à siéger au sein de cette assemblée. Encore une fois, Bernadette sera constamment réélue jusqu'en 2015, après le redécoupage de son canton par François Hollande . Un fief longuement labouré, tout au long de ces années, au volant de sa fidèle Peugeot 205 rouge acquise en 1984.
Bernadette Chirac conduit sa voiture pour visiter le canton de Sarran, le 8 mars 2004, dans le cadre de sa campagne pour les élections cantonales
Au cours de ses mandats locaux, Bernadette met à profit ses connexions au sein du pouvoir central. L'assise nationale de Jacques Chirac lui permet de défendre des projets d'envergure, au premier rang desquels une politique de désenclavement de la Corrèze, avec l'ouverture de l'A89 et le croisement avec l'A20 , pour développer les activités commerciales de Brive-la-Gaillarde. Ou sa défense tenace de la création d'une ligne TGV entre Poitiers et Limoges, afin de gagner une heure dans le trajet vers Paris. Un projet finalement abandonné après des années de lutte, en 2017, sous la présidence d'Emmanuel Macron.
L'engagement de Bernadette Chirac est aussi caritatif, et particulièrement au service des enfants. Après le démantèlement du rideau de fer, elle fonde en 1990 l'association Le Pont Neuf dont l'objectif est de développer les relations culturelles et linguistiques entre les jeunes Français et leurs voisins d'Europe de l'Est, via des échanges scolaires ou des bourses de séjour. Une association dissoute en 2009, après 20 ans d'existence.
Mais l'engagement le plus emblématique de Bernadette Chirac est sans doute celui pour la fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France. Nommée présidente en 1994, elle s'illustre aux commandes de l'opération Pièces Jaunes , la campagne annuelle de collecte de fonds destinée à améliorer les conditions d'hospitalisation des enfants.
Bernadette Chirac et l'ancien champion olympique de judo David Douillet, posant avec des enfants, le 8 janvier 2001 à l'occasion du lancement de la nouvelle édition des Pièces jaunes
L'opération fait alors monter en flèche le capital sympathie de celle qui a longtemps souffert de l'image d'une femme froide et effacée. La médiatisation accrue de l'opération, le succès du TGV Pièces Jaunes, et l'appui de personnalités populaires comme David Douillet, gomment peu à peu ses aspérités auprès du public .
Son attachement à Jacques Chirac, enfin, pousse Bernadette à l'épauler, toute sa vie, dans sa conquête du pouvoir. Déjà lorsqu'il était étudiant à l'ENA, elle n'avait pas hésité à prendre des cours de dactylo pour taper ses dossiers. Elle le soutient, marche après marche, jusqu'à l'accession à la fonction suprême. Le 17 mai 1995, le couple s'installe alors à l'Élysée, où ils vivront pendant douze ans. Des années heureuses pour Bernadette Chirac, qui s'illustre en véritable châtelaine, dirigeant le palais présidentiel à la baguette lors de ses diverses inspections.
Concurrencée par sa fille Claude, conseillère en communication de son père entre 1995 et 2007, Bernadette Chirac n'hésite pas à afficher ses désaccords avec son mari. En 1997, elle lui déconseille l'hypothèse de la dissolution de l'Assemblée, un échec pour la droite qui se solde par une cohabitation de cinq ans avec la gauche. En 2002, Bernadette est aussi l'une des premières à mettre son mari en garde contre la poussée du Front national, et la possibilité de voir Jean-Marie Le Pen accéder au second tour de l'élection présidentielle.
Durant ces années, Bernadette Chirac occupe également un rôle diplomatique, accompagnant Jacques Chirac dans ses déplacements à l'étranger où recevant diplomates et chefs d'État au palais présidentiel. En mai 1998, elle invite même Hillary, épouse du président américain Bill Clinton, à venir visiter ses terres électorales "pour voir la démocratie locale en action". Un spectacle inédit offert aux Corréziens venus saluer la First Lady.
Puis, lors du second mandat de Jacques Chirac, Bernadette a su passer la main, préparer la relève au sein de sa famille politique. Alors que Nicolas Sarkozy utilise son poste de ministre de l'Intérieur comme levier à ses ambitions présidentielles, Bernadette Chirac l'assure de son soutien. Elle va même jusqu'à le rencontrer en cachette pour ne pas susciter l'ire de son mari, lui qui n'a jamais pardonné à l'ancien maire de Neuilly sa trahison et son soutien à Édouard Balladur en 1995.
Au fil des années, Bernadette Chirac aura su s'imposer comme l'une des figures majeures de la droite française, avant de doucement s'effacer. Sa vie, elle l'aura d'abord dévouée à mari, et à son ascension au sommet de l'État. Mais, ce faisant, c'est aussi sa propre carrière qu'elle contribuera à forger. Pour la plus grande fierté de ce dernier qui, un jour, lâchera : "ma femme est devenue un homme politique."
