Jouer la carte de la contrition pour faire redescendre la pression. Face à l'affaire Lyhanna , le ministre de la Justice Gérald Darmanin affronte une "tempête", de ses propres mots. Il est désormais coincé entre une partie de la gauche qui demande sa démission et la droite qui dénonce "le laxisme judiciaire" .
Lyhanna a été retrouvée morte dans le Gers en fin de semaine dernière. Le suspect, Jérôme Barella, avait déjà été visé par des plaintes pour viols dont certaines avaient été classées . Plus de 6.000 personnes se sont rassemblées ce dimanche pour une marche blanche dans le village de l'adolescente, symbolisant l'émotion qui traverse la France.
Le garde des Sceaux a multiplié les prises de parole dans les médias ces derniers jours, à chaque fois dans une posture d'humilité. Exemple sur LCI dimanche après-midi, où il a présenté "ses excuses" à la famille de l'adolescente et "aux Français", "choqués et terrifiés devant de telles défaillances".
Gérald Darmanin a, ensuite, insisté ce lundi matin. Tous les procureurs généraux de France ont été convoqués au ministère, et sommés de reprendre "l'intégralité des plaintes qui touchent les enfants", soit environ 70.000 dossiers, d'ici au 14 juillet. Et tant pis si la date tombe en plein milieu de l'été.
"Personne n’ira en vacances tant que je n’aurai pas vu un par un les procureurs généraux pour qu’ils me fassent le bilan de leur cour d’appel" après cette date, a expliqué, martial, le ministre lors d'une conférence de presse.
La plainte qui concentre les critiques avait été déposée le 22 août 2025 à Plaisance-du-Touch (Haute-Garonne) par la mère d'une fillette de 11 ans, pour des faits de viols commis entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect.
Après avoir réalisé plusieurs actes d'enquête, dont des examens médico-légaux corroborant les déclarations de la petite fille, le parquet de Toulouse s'était dessaisi au profit de celui d'Auch, territorialement compétent. Transmis par voie postale fin 2025, le dossier n'a été adressé à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026.
Le mea culpa de Gérald Darmanin et quelques annonces seront-ils suffisants pour faire redescendre la pression? La méthode a en tout cas l'avantage de le montrer à sa tâche, loin du déni. Devant des journalistes réunis lors de sa conférence de presse, Gérald Darmanin a répété, comme à plusieurs reprises ces derniers jours, être conscient de "défaillances graves" de la justice dans le suivi des plaintes visant Jérôme Barella.
Mais pas question non plus d'endosser la totalité de la responsabilité. Le ministre a opportunément rappelé que les "trois circulaires" qu'il avait transmises à tous les parquets de France sur la lutte contre les violences sexuelles n'avaient "pas été appliquées".
Quant à des sanctions contre des magistrats qui n'auraient pas fait correctement leur travail, elles sont tout à fait "possibles" une fois que l'enquête administrative aura déterminé d'éventuelles fautes commises. Quant à son cas personnel, toute démission semble pour l'instant écartée.
"La question de ma présence (au gouvernement, NDLR) se poserait si je n'assumais pas ma responsabilité", a fait valoir le garde des Sceaux lors de sa conférence de presse. De quoi laisser comprendre que tout départ n'est clairement pas à l'ordre du jour. "Si je pensais que j'étais responsable de la situation et que par ailleurs ça aiderait au fonctionnement de la justice, je l'aurais fait (démissionner, NDLR)", a-t-il déclaré sur BFMTV ce lundi.
"La vérité, c'est qu'il est dans un sacré pétrin et qu'il le sait très bien", nuance un ancien ministre macroniste auprès de BFM.
Preuve d'un certain embarras en macronie face à la situation que traverse Gérald Darmanin, devenu incontournable en l'espace d'une décennie: personne n'a guère envie de commenter à visage découvert l'épreuve politique qu'il est en train de traverser. Il faut dire que défendre le garde des Sceaux dans ce contexte n'a rien d'évident.
"Personne n'a envie de jouer les gros bras. On parle de faits très difficiles et on a du mal à comprendre que, devant autant de choses graves amenées à la connaissance de la justice, rien ne se soit passé", tranche un pilier du camp présidentiel.
En attendant, les conséquences de la mort de Lyhanna arrivent à un moment crucial pour Gérald Darmanin. Depuis plusieurs semaines, l'ancien maire de Tourcoing laisse entendre, sans jamais vraiment le formuler, qu'il pourrait bien être candidat à la présidentielle . L'ex-ministre de l'Intérieur s'est également affiché à plusieurs reprises comme "un ami" d'Édouard Philippe, candidat pour 2027. L'idée d'un ticket - l'ancien Premier ministre à l'Élysée et lui à Matignon - est envisagée depuis des mois.
Le passé politique de Gérald Darmanin montre qu'il sait bien rebondir. Exemple avec le fiasco de la Ligue des champions au Stade de France en mai 2022, encadré de façon chaotique par les forces de l'ordre, alors sous la responsabilité de Gérald Darmanin.
Spectateurs sans billets qui escaladent les grilles, supporters et familles aspergés de gaz lacrymogène , d'autres victimes de vols ou d'agressions ... Le dispositif de maintien de l'ordre lors du match le plus important de la saison en Europe avait fait l'objet d'une vive polémique pendant des jours.
Après avoir pointé du doigt les supporters britanniques , accusés d'être venus en nombre sans place ou avec des faux billets, et nié toute responsabilité des forces de l'ordre, Gérald Darmanin, sous pression et visé par les critiques du président , avait finalement esquissé un timide mea culpa. Mais le contexte ne l'avait pas empêché d'être réélu largement député aux législatives et de rester ministre depuis, à l'exception du passage de Michel Barnier, à Matignon.
Depuis des années, le ministre n'a en effet de cesse de donner des gages à la droite et d'affirmer sa fermeté. Suspension des visas entre la France et l'Algérie lors de son passage à l'Intérieur, ses mots sur "l'ensauvagement d'une partie de la société" dans les colonnes du Figaro, son regard sur Marine Le Pen qu'il trouve "un peu molle" ... Le nordiste polit depuis des années sa stature de fermeté, et la mort de l'adolescente jette à tout le moins un voile sur son image.
La présidente de l'Assemblée nationale pourrait cependant lui offrir un peu d'air. Yaël Braun-Pivet a demandé ce lundi après-midi l'inscription d'une proposition de loi transpartisane pour répondre aux violences sexuelles et sexistes à l'agenda de l'Assemblée.
De quoi renvoyer le sujet au Parlement pour Gérald Darmanin, et surtout s'extirper de la situation quelques semaines avant de pouvoir à nouveau se mettre en scène autour des procureurs généraux et de la revue de toutes les plaintes qui "touchent des enfants". Avec probablement cette fois-ci des résultats à mettre en avant.
