Un an avant son départ de l’Élysée, Emmanuel Macron devait tenir là son dernier grand discours sur la mémoire de l’esclavage. Mais les paroles n’ont pas été à la hauteur des attentes, et une pique lancée par Christiane Taubira, qui a donné son nom à une loi pionnière reconnaissant l’esclavage et la traite comme des crimes contre l’humanité en mai 2001, est venue contrarier les plans présidentiels.
Jeudi soir, le chef de l’État a pris la parole pendant près d’une demi-heure dans un salon de l’Élysée, sans faire d’annonce majeure. Tout juste s’est-il prononcé en faveur de l’abrogation du Code noir, cet ensemble de lois qui régissait la vie des esclaves et qui n’a jamais disparu, malgré l’abolition de l’esclavage en 1848. « Le silence, voire l’indifférence que nous maintenons depuis près de deux siècles à l’égard de ce Code noir n’est pas un oubli, il est devenu une forme d’offense » , a-t-il déclaré.
Au-delà de ce sujet, qui fait consensus puisqu’aucun responsable politique ne défend aujourd’hui le maintien de ce texte, Emmanuel Macron n’a rien formulé de très concret. Comme le relève Mediapart , il n’a pas demandé pardon au nom de la France, comme d’autres dirigeants européens l’ont fait, notamment aux Pays-Bas. En 2022, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte avait présenté des excuses « à titre posthume à tous les esclaves du monde entier qui ont souffert ».
Emmanuel Macron n’a pas non plus annoncé d’éventuelles réparations à Haïti, sujet pourtant crucial tant l’île a longtemps été étranglée par sa « double dette » . En échange de son indépendance en 1804, Haïti a dû verser plusieurs centaines de millions d’euros à la France. Une somme colossale, présentée comme « des indemnités compensatoires » qui ont ruiné le petit pays. Une commission d’experts a bien été lancée l’an dernier pour travailler sur le sujet, mais son rapport ne devrait pas être rendu avant le début de l’année 2027. Soit à quelques semaines du départ d’Emmanuel Macron de l’Élysée.
Surtout, le président a cherché dans son discours à justifier la position de la France, qui s’est abstenue au sujet d’une résolution présentée aux Nations unies en mars. Celle-ci décrit non seulement l’esclavage comme « le plus grave crime contre l’humanité » , mais elle prévoit aussi des réparations de la part des anciennes puissances esclavagistes.
L’abstention de la France a été jugée très sévèrement par Christiane Taubira qui, dans une interview au Monde il y a quelques jours, la qualifiait de « misérable » . « La France, qui se vante partout d’avoir une grande loi unique reconnaissant le crime contre l’humanité, a choisi une position fourbe » . L’ex-Garde des Sceaux expliquait aussi ne « rien » attendre d’Emmanuel Macron.
Une critique de nouveau formulée jeudi soir. « La résolution de l’ONU a été votée par tous ces pays qui reconnaissent eux aussi l’inanité de la hiérarchie entre les crimes contre l’humanité. Ils savent qu’il n’est pas nécessaire de comparer pour convaincre , a déclaré Christiane Taubira. En rappelant les justifications doctrinales, raciales, racialistes et racistes, ils disent simplement, ils décrivent simplement l’histoire et la réalité ».
Piqué au vif, Emmanuel Macron a répondu qu’il s’agissait « d’une question sur laquelle il ne faut pas faire de fausses promesses » et dit son refus de « hiérarchiser les crimes contre l’humanité ».
S’il accepte de parler de « réparations » (un mot jusque-là tabou pour les chefs d’État français), le locataire de l’Élysée s’accroche toutefois à des formules très abstraites, n’offrant pas de perspective tangible. « Nous devons accepter le fait que ce parcours de reconnaissance et de réparations n’a pas de point final. Nous devons sans cesse le recommencer » , a-t-il par exemple exprimé. Selon lui, « nous devons avoir l’honnêteté de nous dire qu’on ne pourra jamais réparer ce crime totalement, parce que c’est impossible » .
À la sortie, plusieurs élus ultramarins ont expliqué être restés sur leur faim. « Je trouve qu’Emmanuel Macron ne va pas assez loin. Ce n’est pas à lui seul de dire “Voilà ce qu’on va faire”. Il faut qu’on se réunisse pour voir quelle forme peuvent prendre les réparations » , a ainsi déploré le député de Guadeloupe Max Mathiasin, qui porte le texte sur l’abrogation du Code noir à l’Assemblée nationale . Un avis que partage le président de la collectivité de Guyane Gabriel Serville. « C’est le strict minimum du minimum » , a-t-il affirmé.
Le chef de l’État a toutefois promis qu’un « travail scientifique international » serait mené en partenariat avec le Ghana pour « faire des recommandations très concrètes aux décideurs politiques » . Sans dire s’il s’agirait de recommandations sur d’éventuelles réparations. Là encore, le flou demeure.
