Voilà le retour d’une éternelle pomme de discorde. Elle n’en finit plus d’électriser les débats, de diviser les Français mais les responsables politiques en raffolent. À moins d’un an de l’élection présidentielle , la question de l’immigration est partout. Dernier exemple : le ministre de la Justice Gérald Darmanin a proposé de suspendre l’immigration légale pendant trois ans. Ce qui impliquerait de « changer la Constitution » , avoue-t-il cependant.
S’il fait cette annonce dans les colonnes du JDD , hebdomadaire appartenant au milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, ce n’est pas totalement un hasard. Car beaucoup disent s’emparer du sujet pour ne pas le laisser au Rassemblement national, estimant que c’est ce qui contribue au succès de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. « L’immigration sera le grand enjeu de l’élection présidentielle de 2027 » , a même annoncé le député Renaissance Charles Rodwell ce lundi… sur CNews.
Dans son livre à paraître jeudi 28 mai, le fondateur de Place Publique Raphaël Glucksmann dit ne pas vouloir « fuir le débat migratoire ». « Nous l’assumerons » , pose-t-il, selon les premiers extraits publiés par Le Nouvel Obs . Il met lui aussi une idée sur la table : la mise en place d’une convention citoyenne (comme on a connu sur l’environnement, la fin de vie ou les temps de l’enfant) avec des Français « tirés au sort, représentatifs » , qui seraient « confrontés aux données démographiques, économiques ou sécuritaires » . « Tout sera public, débouchera sur des propositions votées au Parlement » , poursuit le très probable candidat à l’élection présidentielle, qui tient un premier meeting en région parisienne le 13 juin. Selon lui, le débat autour de l’immigration doit avoir lieu « sans tabou » .
Peu après l'annonce de sa candidature, Gabriel Attal a lui aussi évoqué ce thème incontournable. « Est-ce qu’aujourd’hui on gère bien l’immigration ? La réponse est non » , a-t-il exprimé auprès du média en ligne Brut . Selon l’ancien Premier ministre, qui s’inscrit (au moins en partie) dans les pas d’Emmanuel Macron, « on ne maîtrise pas pleinement notre politique migratoire, on n’est pas capable de choisir qui on accueille » . Des mots qui rappellent ceux d’Édouard Philippe, lui aussi candidat déclaré, qui prônait, en mars dans une interview au Figaro , une immigration « choisie » et un regroupement familial limité.
Curieusement, en cherchant à ne pas esquiver un sujet souvent explosif, les responsables politiques oublient que l’immigration n’est pas une préoccupation majeure des Français. Ainsi, l’enquête électorale menée par Ipsos BVA pour Le Monde , le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès mi-avril a montré qu’elle n’arrivait qu’en huitième position, citée par seulement 49 % des personnes interrogées. Loin derrière la santé (76 %), le pouvoir d’achat (66 %), le travail (63 %), l’école (56 %), la sécurité (53 %), la dette (51 %) et l’attractivité de la France (50 %).
Poussée par l’extrême droite, qui en fait son argument principal (y compris quand il s’agit de parler déficit public), l’immigration demeure difficilement saisissable pour la gauche, qui craint de tomber dans les amalgames ou d’alimenter une panique morale de l’adversaire. François Ruffin , lui, n’a pas ces « pudeurs de gazelle » . En se déclarant « hostile à l’immigration pour le travail » le 28 avril sur France 2, puis en affirmant trois jours plus tard, sur BFM TV, son « refus du plan d’importation massive de main-d’œuvre étrangère que programme le Medef », le candidat à l’hypothétique primaire de la gauche a mis les pieds dans le plat.
En retour, il s’est pris une volée de bois verts, y compris en provenance de son camp. Chez les écologistes, Marine Tondelier s’est dite « en colère » , estimant que François Ruffin avait « convoqué les sujets de l’extrême droite » quand Claire Lejeune, députée de La France insoumise, l’a accusé de « faire des clins d’œil aux fachos » . Clémentine Autain , elle aussi candidate à cette éventuelle primaire, a fait part de son « désaccord majeur » . Selon elle, François Ruffin aurait dû rappeler la nécessaire lutte « contre la xénophobie et le racisme, pour énoncer les apports bénéfiques de l’immigration » . Des critiques qui illustrent la difficulté, pour un candidat se revendiquant de la gauche, de s’emparer du sujet.
Mais s’il s’agit d’un classique du RN, où Marine Le Pen et Jordan Bardella promettent l’organisation d’un grand référendum sur le sujet en cas de victoire l’an prochain, et défendent des mesures très dures comme la suppression du regroupement familial ou l’instauration d’une priorité nationale pour le logement et les allocations, l’immigration n’en demeure pas moins de plus en plus appréhendée par la droite.
Chez Les Républicains (LR), on n’hésite plus à multiplier les propositions chocs, considérant qu’il ne faut pas avoir peur des « leçons de morale » de la gauche. Bruno Retailleau défend ainsi l’idée d’un texte limitant drastiquement l’immigration, qui passerait par une modification de la Constitution. L’ex-ministre de l’Intérieur, connu pour son opposition à l’Algérie, établit aussi de façon très claire un lien entre immigration et insécurité. Espérant sans doute que cette fermeté affichée se traduira en bulletins de vote. Reste que le sujet migratoire n’a jamais été un enjeu central d’une élection présidentielle, parfois supplanté par les conflits internationaux et plus souvent encore par le pouvoir d’achat.
