Nommé à la tête de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) après le décès brutal de son prédécesseur, Mathieu Herondart, Thomas Andrieu a pris ses fonctions dans un contexte particulier. L’institution, en deuil, vivait une période de transition avec la mise en œuvre des chambres territoriales destinée à rapprocher les juges des demandeurs d’asile. À l’occasion de la publication du rapport d’activité de la Cour pour l’année 2025, le nouveau président de la CNDA revient sur son parcours et dresse le bilan des premiers mois de son mandat. Juger, estime-t-il, ne suffit pas, la Cour doit apprendre à faire œuvre de pédagogie. Rencontre.
Thomas Andrieu : J’ai rejoint le Conseil d’État en 2004, à ma sortie de l’École nationale d’administration. J’y ai exercé différentes fonctions jusqu’à celle de président de chambre. J’ai donc d’abord une expérience de juge administratif, certainement la dimension la plus fondamentale de mon métier pour la dimension juridique, bien sûr, mais aussi pour ce qui est de la posture de juge. J’ai également eu des expériences en administration. De 2012 à 2014, je m’occupais d’asile et d’immigration au ministère de l’Intérieur. J’y ai développé mon intérêt pour ces questions de libertés publiques. J’ai également exercé en cabinet ministériel, où j’ai appris à distinguer l’essentiel de l’accessoire — ce qui m’est utile tous les jours. J’ai ainsi passé quatre ans à la Chancellerie, comme directeur de cabinet puis comme directeur des affaires civiles et du Sceau. Cela m’a permis d’acquérir une connaissance de l’institution judiciaire qui m’est aujourd’hui très précieuse. La CNDA est une juridiction administrative, mais elle se rapproche beaucoup, notamment à l’audience, d’une institution judiciaire. Cela dit, la CNDA a une particularité qui lui est propre : ses audiences, parfois marquées de larmes, ont une densité humaine très forte. L’évaluation de la crédibilité du récit du demandeur d’asile est souvent très difficile, et les demandeurs eux-mêmes sont souvent en situation de grande vulnérabilité. Ce qu’on apporte à ces audiences peut venir de son expérience professionnelle, mais aussi de ses propres expériences de vie. Je pense qu’aucun univers professionnel ne prépare complètement à cela. Il faut y avoir été confronté. Depuis mon arrivée à la présidence de la CNDA, j’ai fait le choix de siéger. Je préside une audience par mois.
Thomas Andrieu : J’ai pris la tête d’une institution éprouvée par le décès de mon prédécesseur, Mathieu Herondart, un président apprécié et respecté, au mois d’août dernier. Il avait lancé une importante réforme, qui rapproche la justice du justiciable : la création des chambres territoriales de la Cour. L’idée de rapprocher le citoyen du justiciable était très ancienne et la loi du 26 janvier 2024 lui a donné corps. Mathieu Herondart l’a mise en œuvre avec efficacité. Il avait lui-même choisi les locaux, recruté les personnels, rencontré les barreaux locaux. Le bilan de la création de ces chambres territoriales est aujourd’hui très positif. Après un premier temps de rencontre avec les acteurs de la justice de l’asile à mon arrivée à la Cour, j’ai lancé huit chantiers de réforme qui s’appuient sur les juges et les agents de la Cour, et sur leur intérêt pour l’asile. Je suis dans une maison de passionnés. Je veux imaginer des réformes avec les femmes et les hommes de cette maison. Comment rendre des décisions de meilleure qualité encore, tout en réduisant les délais ? Comment garantir l’impartialité du juge ? Comment s’assurer que l’audience est utile, que la parole du demandeur d’asile est pleinement écoutée, que tous les professionnels présents – avocats, juge, interprètes, rapporteurs et agents – soient respectés ? Et puis, comment expliquer le rôle du juge dans un climat politique où l’asile et l’immigration suscitent les passions ? Voilà les questions auxquelles on s’attelle.
Thomas Andrieu : Il faut expliquer ce qu’on a jugé ! Et le faire dans des termes compréhensibles, par le demandeur d’asile lui-même, mais aussi par tous les Français qui ont le droit de savoir comment la justice est rendue. Toute l’institution doit faire cet effort de pédagogie. Aujourd’hui, nos décisions sont trop souvent mal comprises. Et leur portée est souvent mal interprétée. La CNDA n’est pas une boîte noire ! Elle ne recherche pas la lumière non plus. Mais malheureusement, parfois, l’exposition vient sans qu’on l’ait demandé. Et le regard extérieur peut exagérer certains traits ou dire des inexactitudes. Rester dans l’ombre n’est pas une option. Nous allons communiquer davantage sur les décisions rendues.
Thomas Andrieu : Pas encore précisément. Mais si je regarde les années précédentes, les sujets qui reviennent souvent concernent la question des groupes sociaux. L’année dernière, par exemple, on a consacré l’existence d’un groupe social des femmes en Iran et en Somalie — mais pas au Pakistan ni en République démocratique du Congo. Il y a eu aussi une grande formation sur la situation à Gaza. Le conflit israélo-palestinien a beaucoup occupé nos formations de jugement cette année. On sait aussi que la situation en Ukraine ou en Haïti est susceptible d’évoluer au jour le jour. Je ne sais pas de quoi demain sera fait sur le plan jurisprudentiel, mais je sais que l’actualité du monde ne nous laissera jamais tranquilles.
Thomas Andrieu : Sur Gaza et la Cisjordanie, plusieurs questions ont été tranchées successivement. La première, dès 2024, concernait l’existence d’une situation de violence aveugle d’intensité exceptionnelle — une notion propre au droit de l’asile — pouvant justifier l’octroi de la protection subsidiaire indépendamment d’une menace individuelle, dès lors qu’on est Palestinien et originaire de la bande de Gaza. Une autre question s’est posée ensuite concernant la protection au titre de la Convention de Genève de 1951. Elle a été tranchée par une grande formation en juillet 2025, avant mon arrivée. La Cour a considéré que le déroulement des opérations militaires, à la suite de la rupture de la trêve au printemps 2025, était tel qu’on pouvait estimer que les Palestiniens étaient persécutés à raison de leur nationalité. La nature de ces opérations, désormais dirigées contre de très nombreuses installations civiles et empêchant concrètement l’aide humanitaire de pénétrer dans la zone, a été regardée comme une forme de persécution à l’encontre des Palestiniens. Concrètement, un Palestinien originaire de la bande de Gaza qui se trouve en France se verra protégé tant que la situation dans cette zone ne s’améliore pas significativement. L’OFPRA appliquera la jurisprudence et délivrera un titre de réfugiés. Nous voyons donc peu de contentieux palestiniens à la Cour. Ces affaires posent cependant des questions de principe extrêmement importantes.
Thomas Andrieu : La CNDA est la plus grande juridiction administrative de France en termes d’audiences tenues. En 2025, nous avons tenu 5 340 audiences et entendu près de 38 000 personnes. Alors que les recours avaient baissé en 2024, ils sont repartis à la hausse en 2025 avec une augmentation de 6 % — soit 60 000 recours enregistrés. Avec 145 000 demandes de protection internationale adressées à l’OFPRA en 2025, la demande d’asile adressée à la France atteint un niveau historiquement élevé, moindre cependant qu’en 2024, année record avec 153 000 demandes enregistrées. Une partie de cette demande est absorbée par l’OFPRA, qui protège les réfugiés. Ceux qui se font rejeter viennent devant nous. Pour y faire face, nous savons nous adapter : à côté de nos 25 juges permanents, nous disposons de 504 juges vacataires. Cela nous permet d’ajuster très facilement le nombre d’audiences et de recruter de nouveaux juges de l’asile le cas échéant, qui ne peuvent siéger avant de recevoir la formation que nous leur dispensons conjointement avec le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR). Nous avons d’ailleurs des besoins de recrutement cette année, notamment à Montreuil, Nancy et Lyon.
Thomas Andrieu : Par le grand désordre du monde ! Les flux de demandeurs d’asile suivent d’assez près l’actualité géopolitique. Les dix pays qui représentent près des deux tiers des recours sont la Guinée, la République démocratique du Congo, la Côte d’Ivoire, le Bangladesh, la Turquie, l’Afghanistan, le Sri Lanka, l’Angola, le Nigeria et la Géorgie, des endroits du monde où se posent des situations de guerre ou de persécution politique. Cette liste n’est cependant pas celle des pays avec le taux de protection le plus élevé, c’est-à-dire ceux dont on considère que les risques de persécution sont les plus importants. Il s’agit du Soudan, d’Haïti, de l’Éthiopie, de l’Érythrée, de la Somalie, du Burkina Faso, de la Centrafrique, Djibouti, de la Sierra Leone et de l’Iran. Le taux moyen d’octroi d’une protection s’établit à 23,3 %, ce qui signifie que nous rejetons plus des trois-quarts des demandes.
Thomas Andrieu : Cinq chambres ont été créées au 1 er septembre 2024 : deux à Lyon, une à Nancy, une à Bordeaux, une à Toulouse. Le 1 er septembre 2025, Nantes et Marseille les ont rejointes. Ces chambres représentent désormais 40 % du stock de la Cour. Elles ont permis une réduction majeure des temps de trajet pour les demandeurs d’asile. Les audiences se déroulent bien. Les relations sont très bonnes au plan local et je dois souligner l’excellent travail conjoint effectué avec les barreaux. Le viv…
