Grâce à son groupement de cartes bancaires, la France peut se passer de Visa et MasterCard pour les paiements sur son territoire. Mais l’indépendance n’est pas totale.
Peut-on se passer des Etats-Unis en matière de paiements ? Pas complètement. « Le paiement n’est pas un détail technique de la vie économique, c’est le dernier kilomètre de la souveraineté économique », a déclaré Emmanuel Macron lors d’une conférence organisée par le Groupement des cartes bancaires (CB), le 31 mars dernier. Les Européens sont sensibilisés depuis longtemps à la souveraineté dans le domaine alimentaire , pharmaceutique, militaire, mais il y a urgence à ce qu’ils comprennent que leur dépendance aux réseaux américains de paiements les met en péril, à l’heure où les tensions entre l’Europe et les Etats-Unis atteignent un niveau inédit. « Le paiement est une filière stratégique qui doit être traitée comme telle », a ainsi martelé le président de la République.
Les Français sont mieux lotis que la plupart des Européens, grâce à la création en 1984 du Groupement CB : « Cette longueur d’avance nous est spécifique, comme notre filière nucléaire ; elle est liée à l’invention de la carte à puce mais aussi à la volonté affichée à l’époque par les pouvoirs publics de se doter d’un instrument de souveraineté dans les paiements », explique Pascal Laulanie, directeur général du réseau CB.
La clé de cet affranchissement réside dans le co-badging : l’apposition du logo CB sur les cartes bancaires, aux côtés de ceux de Visa ou MasterCard, permettant aux transactions de passer par le réseau hexagonal et non par l’infrastructure américaine. « Après quelques années de perte de vitesse, nous sommes en train de retrouver nos parts de marché historiques grâce au paiement mobile et à l’arrivée de nouveaux membres comme Fortuneo ou Hello bank ! » , se félicite Philippe Laulanie.
Toutes les banques françaises ont intégré CB dans Apple Pay en 2025. En France, CB couvre ainsi près de 80 % des transactions sur le territoire. En Europe, ses parts de marché atteignent 20 %, contre 60 % pour Visa et MasterCard, et 40 % dans les pays ayant développé un système équivalent garant de souveraineté. Ils sont au nombre de cinq : Allemagne, Italie, Belgique, Portugal, Danemark.
En dehors de l’Union européenne, certains comme la Turquie et Australie, ont rendu obligatoire un système équivalent. Les autres restent dépendants des Américains, et de ce fait vulnérables si ces fournisseurs de services venaient à leur être interdits d’accès.
Si l’Europe de la monnaie et des virements (système SEPA) a été construite, ce n’est pas le cas de l’Europe des paiements. En attendant une généralisation du co-badging , les banques se sont associées dans un projet de portefeuille de paiement numérique baptisé Wero, qui permet des virements instantanés de compte à compte. Objectif : pallier l’angle mort constitué par les paiements transfrontaliers ou ceux effectués par les Français lors de leurs déplacements à l’étranger, encore dépendants de Visa et MasterCard. Le groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne) le propose à ses clients dès ce mois de mai.
Un complément utile au modèle CB, ce dernier, selon Pascal Laulanie, « apportant la résilience dont les citoyens ont besoin en temps de guerre ». Il permet ainsi un traçage des transactions qui peut se révéler précieux : « Cela a été le cas notamment lors de la crise du lait infantile contaminé, lorsqu’il s’est agi de retrouver les acheteurs de ces produits pour les prévenir de leur dangerosité, et cela pourrait l’être aussi dans des affaires de terrorisme. En outre, CB est un modèle hybride, pas seulement digital : il permettrait, en cas de cyberattaque , de tenir quelques jours grâce au support physique de la carte. »
Dans des cas extrêmes de conflictualité en revanche, le modèle trouve ses limites. Le juge Nicolas Guillou, placé sous sanctions américaines , ne pourrait probablement espérer se tourner vers CB. « Nous sommes ici dans une zone grise », reconnaît Philippe Laulanie. La banque qui accepterait une transaction avec une carte co-badgée Visa ou MasterCard se mettrait en risque en raison de l’extraterritorialité du droit américain. Une disposition légale à laquelle BNP Paribas avait été confrontée il y a une douzaine d’années en devant payer 8,8 milliards de dollars pour avoir violé des embargos décrétés par Washington et en exprimant ses « regrets » à l’administration américaine. Sachant que le juge français exerçant à la Cour pénale internationale est assimilé par Donald Trump à un terroriste ou un narcotrafiquant, il y a de quoi faire réfléchir.
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