Un rapport parlementaire publié lundi reproche à Bpifrance de contribuer aux pratiques « prédatrices » des fonds spéculatifs pour l’économie française. Le président de la Banque publique d’investissement, Nicolas Dufourcq, s’en était défendu lors de son audition à l’Assemblée nationale face à la rapporteure LFI Aurélie Trouvé.
Bpifrance, « une banque privée d’investissement » ? La question, un brin provocatrice, figure dans le rapport de la commission d’enquête sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs, publié lundi. La rapporteure LFI, Aurélie Trouvé, n’y est pas tendre avec la banque publique d’investissement, accusée de « soutenir fortement les fonds de capital-investissement » et d’être « principalement guidée par la performance financière au détriment de sa mission d’intérêt général » .
Aurélie Trouvé déplore notamment le soutien régulier de Bpifrance au modèle de « leveraged buy-out » (LBO) , ou « rachat avec effet de levier » , c’est-à-dire le rachat d’une entreprise par un groupe financier, non pas avec ses fonds propres existants, mais en empruntant de l’argent. Une stratégie de relance risquée pour l’entreprise, « qui en réalité supporte elle-même cette dette, ce qui la met en difficulté » , dénonce la députée LFI.
Dans un rapport de septembre 2025 , la Banque de France estimait en effet qu’une entreprise rachetée via un LBO a 44 % plus de chances de faire faillite un an plus tard que ses concurrentes en Europe. Le taux de croissance de sa dette est aussi 35 % supérieur à ses homologues, en moyenne.
Parmi les exemples mis en avant dans le rapport parlementaire pour appuyer ce propos, on trouve le cas de Cerba. Ce laboratoire de biologie médicale français avait été racheté en 2021 par le fonds d’investissement suédois EQT Partners, en co-investissement avec Bpifrance. Depuis, Cerba s’est retrouvé en grande difficulté financière à cause de cette dette, de l’aveu même de Nicolas Dufourcq, le président de la Banque publique d’investissement.
Mais ce dernier en fait un cas conjoncturel, lié aux difficultés du secteur pharmaceutique : « On a voulu ancrer cette entreprise en France, et personne n’anticipait que la crise de la Sécurité sociale allait conduire à des baisses de tarifs très importantes pour elle » . « La dette n’est pas mauvaise en soi » , considère-t-il. Il estime que les investisseurs peuvent se permettre d’engager des leviers élevés pour des industries de services qui ont un historique de marges très élevées, laissant espérer de combler rapidement cette dette.
Pas de quoi convaincre la rapporteure de la commission d’enquête. Dans ce rapport, elle reproche à Bpifrance d’avoir réalisé la moitié de ses investissements en 2025 – soit 1,7 milliard d’euros – dans son activité « fonds de fonds », qui consiste à subventionner des fonds d’investissement qui eux-mêmes investissent dans des entreprises. Et ce alors même qu’elle ne répondait pas directement aux appels à l’aide d’entreprises françaises stratégiques en difficulté, comme l’usine chimique Vencorex ou le fabricant d’électroménager Brandt .
« Ces entreprises ne vous demandent parfois que quelques dizaines de millions d’euros pour pouvoir se reconvertir, souvent avec des projets de reprise par les salariés, et au final elles se retrouvent aux mains de ces fonds d’investissement, dont certains extrêmement prédateurs » , avait lancé Aurélie Trouvé au président de Bpifrance lors de son audition à l’Assemblée le 21 mai dernier.
« Nous n’avons pas le droit d’investir dans des entreprises en difficulté, parce que le soutien d’une entreprise qui tombe est considéré comme une aide d’Etat par la Commission européenne, dont il faut demander une autorisation à Bruxelles » , se justifiait alors Nicolas Dufourcq. C’est pour cette raison, arguait-il, que Bpifrance passe par des fonds privés pour financer indirectement ces entreprises en difficulté.
Des fonds privés qui impliquent les plus grands groupes étrangers de capital-investissement : l’américain KKR, le britannique Charterhouse Capital Partners… Est-ce que cela ne représente pas un risque pour la souveraineté française ? Pas pour Nicolas Dufourcq, qui y voit l’occasion d’attirer des investissements en France : « La condition, c’est que les fonds étrangers investissent deux fois en France ce que Bpifrance investit chez eux. »
Même quand Bpifrance n’investit pas directement dans les fonds spéculatifs, elle peut se retrouver liée à des groupes financiers aux pratiques fiscales nébuleuses, pointe également Aurélie Trouvé. Comme lorsque la banque publique a co-investi avec le fonds américain Apollo dans le rachat du producteur d’emballages en verre Verallia au groupe Saint-Gobain . « Et on s’est retrouvé avec un taux d’imposition de 0,007 % pour l’Etat français parce qu’[Apollo] pratique l’optimisation fiscale, grâce à un montage fiscal au Luxembourg, avec une holding créée pour l’occasion et des transferts de millions d’euros aux îles Caïmans » , fustige la députée LFI.
« On ne va pas faire une diligence fiscale complète des fonds qui investissent dans une entreprise dans laquelle on investit aussi », s’est défendu Nicolas Dufourcq, estimant ne pas être responsable du comportement de ses co-investisseurs. Dans le cas de Verallia, il rappelle que Bpifrance a simplement rejoint le montage financier préalablement prévu entre Saint-Gobain et Apollo, pour assurer une présence française protectrice.
« Nos équipes doivent faire la démonstration de non-volonté d’évasion fiscale quand on nous propose des architectures complexes » , souligne tout de même le président de la BPI. Il assure que la banque publique est très sélective, et refuse de s’engager si elle a le moindre doute : « La BPI n’a jamais investi dans des affaires [de LBO] qui ont vraiment defrayé la chronique, comme Camaïeu ou Vivarte » . Mais c’est aujourd’hui elle-même qui défraie la chronique, mise en cause par ce rapport parlementaire cinglant.
Celui-ci appelle à un nouveau rôle pour Bpifrance, afin de revoir « sa doctrine d’investissement […], soit en se substituant aux fonds soit, a minima, en imposant des standards d’investissement socialement et économiquement responsables aux fonds avec lesquels ou dans lesquels elle investit. » Notant que les secteurs traditionnels semblent délaissés par rapport à l’ingénierie financière ou les nouvelles technologiques, la rapporteure souhaite « explicitement reconnaître le financement des entreprises industrielles en reconversion comme une mission d’intérêt général » de Bpifrance.
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