Exposé des motifs
M esdames , M essieurs ,
Le 19 juillet 2026, lors des célébrations du 47 e anniversaire de la Révolution sandiniste, le coprésident Daniel Ortega a annoncé que le Nicaragua ne tiendrait « plus jamais » d’élections, chargeant l’Assemblée nationale nicaraguayenne de traduire cette décision dans la loi. Cette annonce, qui abolit jusqu’au principe même de l’alternance démocratique, marque l’aboutissement d’un processus de démantèlement de l’État de droit engagé depuis 2018. Elle a été condamnée tant par le Secrétaire d’État américain que par le Haut‑Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Dès le 22 juillet, l’Assemblée nationale nicaraguayenne, entièrement contrôlée par le pouvoir, a engagé un plan de travail en ce sens.
Cette démarche s’est concrétisée : le 1 er septembre 2026, l’Assemblée nationale nicaraguayenne a adopté en première législature une réforme constitutionnelle excluant l’opposition de tout scrutin et prolongeant le mandat présidentiel. Sa ratification définitive, attendue en janvier 2027, marquerait son entrée en vigueur.
Nous sommes depuis trop longtemps spectateurs de la crise politique que connaît le Nicaragua et des atteintes aux droits humains dont est victime la population nicaraguayenne. Dans ce pays d’Amérique centrale, l’appareil d’État a été accaparé par le couple au pouvoir et ses alliés pour persécuter la population et la soumettre à un régime de terreur.
Genèse d’une dérive autoritaire
Élu pour la première fois en 1984, Daniel Ortega perd les élections de 1990 face à Violeta Barrios de Chamorro, mettant fin à la Révolution sandiniste. Il revient au pouvoir en 2006 à la faveur d’un pacte conclu en 1999 avec l’ancien président Arnoldo Alemán. Annoncé comme la continuité de la révolution, ce retour s’est en réalité traduit par un glissement inexorable vers l’autoritarisme : mainmise du gouvernement sur l’ensemble des institutions, réduction de l’espace laissé à l’opposition et à la société civile, et harcèlement constant des médias indépendants.
Une proposition de réforme de la Loi sur la sécurité sociale présentée en avril 2018, sans consultation des secteurs concernés, a déclenché une vague de manifestations, d’abord principalement composées de retraités qui ont été violemment réprimées. Cela a suscité la solidarité d’autres secteurs de la population, en particulier des étudiants et de paysans. Les manifestations se sont étendues à tout le pays et, face à l’intensification de la répression, avec notamment l’utilisation aveugle d’armes à feu tant par la police que par des forces paramilitaires organisées et armées par le gouvernement, les manifestants ont exigé le départ du pouvoir de Daniel Ortega et de son épouse, Rosario Murillo.
Face à la gravité de la situation, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a créé, le 31 mars 2022, un groupe d’experts chargé d’enquêter sur les violations commises au Nicaragua depuis avril 2018, dont le mandat a depuis été prorogé à deux reprises.
Quatre phases de répression
Le groupe a identifié quatre phases de répression au Nicaragua depuis avril 2018 :
La première phase (2018‑2020) : elle s’est caractérisée par une répression violente et disproportionnée des manifestations légitimes généralisées. Entre le 18 avril et le 31 juillet 2018, le nombre de victimes mortelles s’élèverait à 355 personnes, parmi lesquelles la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) identifie au moins 27 enfants et/ou adolescents.
Deuxième phase (2021) : intensification de la répression sélective pour assurer la réélection de Daniel Ortega à la présidence. Le régime Ortega‑Murillo s’était assuré de supprimer toute concurrence électorale par l’incarcération arbitraire, le harcèlement et l’intimidation des candidats à l’élection présidentielle. Les médias internationaux ont été empêchés d’entrer dans le pays et seuls les médias officiels ont été accrédités pour couvrir l’élection présidentielle de 2021.
Le 12 novembre 2021, l’Assemblée générale de l’Organisation des États américains (OEA) a déclaré que ce scrutin n’avait été ni libre, ni équitable, ni transparent, et qu’il était dépourvu de toute légitimité démocratique.
Troisième phase (2022) : cette phase a été marquée par une intensification des efforts visant à éliminer toute opposition politique restante, par une extension de la répression contre l’Église catholique et par un démantèlement accéléré de l’espace civique.
La Commission interaméricaine des droits de l’homme a constaté une répression systématique de l’Église catholique, visée pour son rôle de médiation dans le Dialogue national de 2018 : plusieurs prêtres ont été arbitrairement détenus ou contraints à l’exil.
Situation actuelle
Jusqu’à aujourd’hui, les violations visant à éliminer toute critique et à prévenir tout mouvement de résistance se sont poursuivies, touchant notamment des fonctionnaires de l’appareil d’État et des dirigeants historiques du Front sandiniste de libération nationale (FSLN).
Le Nicaragua s’est progressivement isolé sur la scène internationale. En avril 2022, il s’est retiré de l’Organisation des États américains (OEA), avant de quitter le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) et l’Organisation internationale du travail, et d’expulser, en septembre 2022, l’ambassadrice de l’Union européenne. Il a par ailleurs refusé l’entrée sur son territoire des mécanismes internationaux de protection des droits humains.
Le groupe d’experts des Nations unies sur le Nicaragua a documenté en détail les exécutions extrajudiciaires, les détentions, les arrestations arbitraires et les actes de tortures physiques et psychologiques, y compris les actes de violences sexuelles et de genre commis par le régime Ortega‑Murillo.
La réforme constitutionnelle adoptée à l’unanimité par un Parlement favorable au régime le 22 novembre 2024 et ratifiée le 30 janvier 2025 a constitué une nouvelle étape dans la consolidation de l’autoritarisme au Nicaragua. Ce texte confère à Daniel Ortega et à Rosario Murillo les titres de coprésident et de coprésidente. En leur confiant la coordination des pouvoirs législatif, judiciaire et électoral, il supprime de fait la séparation des pouvoirs et renforce ainsi leur contrôle sur l’ensemble des institutions.
Cette même réforme a par ailleurs abrogé l’article 36 de la Constitution, qui prohibait expressément la torture ainsi que les peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. La suppression de cette garantie fondamentale, que le Haut‑Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a qualifiée de « coup de grâce » porté aux droits civils, aggrave le risque pesant sur l’intégrité physique et mentale des personnes détenues.
Cette dérive constitutionnelle s’est encore accentuée. Ratifiée par l’Assemblée nationale le 14 janvier 2026, une nouvelle réforme a modifié les articles 23 et 25 de la Constitution afin de supprimer la double nationalité, à la seule exception des ressortissants centraméricains de naissance résidant au Nicaragua. Cette mesure expose les Nicaraguayens de l’étranger qui acquièrent une autre nationalité à la perte de leur nationalité d’origine et, partant, à un risque d’apatridie de fait, en contradiction avec les engagements internationaux du Nicaragua, notamment la Convention de 1961 sur la réduction des cas d’apatridie.
Cette réforme renforce en outre l’appareil répressif en introduisant une police volontaire, officialisant ainsi les actions des civils impliqués dans des actes coercitifs depuis le début des manifestations de 2018.
La séparation des pouvoirs a disparu et le système judiciaire est instrumentalisé pour réprimer toute opposition, réelle ou supposée : inculpations collectives sur des chefs d’accusation forgés, procès sans défense libre et radiation d’avocats critiques du régime.
Des représentants religieux ont été également arrêtés et emprisonnés, comme l’évêque Rolando Álvarez, condamné à vingt‑six ans de prison pour « atteinte à l’intégrité nationale », avant d’être libéré et expulsé le 14 janvier 2024.
Toute expression issue de la société civile est muselée. Dans ce cadre, les autorités nicaraguayennes ont gravement restreint l’espace civique, en supprimant la personnalité juridique de plus de 5 500 organisations de la société civile et à la fermeture de 34 universités. Ces mesures ont profondément perturbé le parcours académique de près de 37 000 étudiants, dont un grand nombre, contraints à l’exil, se sont vu refuser l’accès à leurs dossiers universitaires.
Depuis le début des expulsions en 2023, plus de 400 personnes ont été privées de leur nationalité et de tous leurs droits citoyens. Ils et elles ont, en outre, subi la confiscation de leurs biens, les retraités se sont vus privés de leur pension. Ces exilés ont rencontré de graves difficultés pour s’intégrer dans leur pays d’accueil. Il est important de souligner que l’Espagne a accordé la nationalité espagnole aux Nicaraguayens et Nicaraguayennes injustement déchus de leur nationalité. Plus de 500 personnes se sont vu refuser l’entrée sur le territoire nicaraguayen sans aucune explication, ce qui les a placées dans une situation d’apatridie de fait.
Le régime Ortega‑Murillo a multiplié les violations de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et du droit à l’information. Les journalistes sont stigmatisés, font l’objet de campagnes de harcèlement, subissent des détentions arbitraires et reçoivent des menaces de mort. Il n’existe à l’heure actuelle plus de presse écrite au Nicaragua. Dans le classement mondial de la liberté de la presse, établi par Reporters sans frontières, le Nicaragua occupe désormais la 168e place sur 180 pays et figure dans la catégorie « très grave ».
Il est temps que l’Assemblée nationale condamne la répression systématique orchestrée par le régime Ortega‑Murillo, porte un message de solidarité au peuple nicaraguayen et défende les valeurs universelles incarnées par la démocratie et l’État de droit.
Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies comme le Parlement européen se sont clairement prononcés sur la situation au Nicaragua. La France, patrie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et garante du respect des droits humains, ne saurait rester en retrait : il revient désormais à la représentation nationale d’exprimer, à son tour, sa préoccupation et sa solidarité envers le peuple nicaraguayen.
Cette résolution a pour objectif d’exprimer le soutien de l’Assemblée nationale au peuple nicaraguayen. Elle vise également à reconnaître que le Nicaragua est soumis à un régime autoritaire et que sa population subit des atteintes graves et continues à l’exercice de ses droits civils et politiques, et plus généralement aux droits humains et libertés fondamentales.
La France et l’Union européenne doivent poursuivre la mise en œuvre de tous les moyens à leur disposition pour permettre une sortie de crise au Nicaragua.
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proposition de RÉSOLUTION